…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Ruines, linge et numérique

mise en ligne : dimanche 12 novembre 2017

8 novembre 2017
Dresde

La ville reconstruite dans les années 90, si longtemps après son bombardement par les alliés, un pilonnage de 3900 tonnes de bombes en deux jours visant délibérément les civils, laissant la ville en ruine pendant un demi-siècle.

J’évoque à Torsten König, qui me fait visiter la ville, Amiens elle aussi détruite [1] et le retour après guerre, depuis Angers, dans la ville en reconstruction, les rues rebaptisées à l’identique mais pas aux mêmes endroits, et mes grands-parents un peu perdus dans ce qui porte le même nom mais n’a plus le même plan — était-ce encore la même ville ?

(Plus tard, de retour en France, par hasard, dans le hall du conservatoire, une dame attendant ses petits-enfants m’entend parler de Dresde, qu’elle a connu. Après la chute du mur, les gens au milieu des décombres, désemparés, dont elle me dit : "ils restaient assis sur les ruines, sans rien faire : ’ça ne nous appartient pas’ qu’ils disaient".)

Et puis dans les années 90 après de longs débats, la reconstruction décidée du centre de Dresde à l’identique, ou dans l’esprit d’avant-guerre, comme si rien ne s’était passé, façades dans le style, plan respecté — je crois, quelques modernes insérées discrètement entre deux baroques — mais est-ce encore la même ville qu’elle était alors ?

(Au musée Gemäldegalerie Alte Meister.)

Les peintures de Lucas Cranach, explosions, feu du ciel crachant des cailloux enflammés, je crois d’abord qu’il s’agit d’une toile abimée, pas restaurée. C’est la fin du monde qui tombe du ciel.

Une bande dessinée d’Albrecht Dürer avec des mouvements de bonnet, des gestes en suspens, des regards étonnés, La Vierge aux sept douleurs.

La Vénus endormie de Giorgone, pas celle du Titien.

La Madone Sixtine de Rafael, pas celle du Titien (à Venise), et les deux anges plus connus qu’elle qui regardent les touristes passer et prendre des photos.

Les vues vénitiennes de Dresde par Canaletto, avec le linge pendu aux fenêtres, ces minuscules coulées blanches, ces excès (de peinture) infimes.

La soirée consacrée au numérique avec Achim Bonte, directeur de la bibliothèque nationale de Saxe, Gerhard Weber, chercheur en interfaces accessibles, le tout animée par Roswitha Böhm et traduit par Torsten König, professeurs à l’institut d’études romanistiques de l’Université de Technologie de Dresde [2]. Et moi, et moi, et moi.

Au cours du débat, je me suis souvenu que dans ma vie professionnelle, de tous les sites réalisés, un seul client avait demandé l’accessibilité. Depuis que j’ai rature.net, non plus, et je n’y ai jamais pensé. Il y a ce que fait le système par défaut, de lire l’intégralité de la page, mais il est possible de proposer quelque chose de spécifique et si l’on ne fait rien l’expérience est différente — je suppose seulement, c’est terrible, je n’en sais rien.

Mais la table est ronde et j’étais là pour l’aspect publication, littérature, et là, incompréhensions, je crois, de toutes parts, sur la définition de "littérature numérique". Et d’ailleurs, "écriture numérique" ? Et "création numérique" ?

Ces outils font partie de la langue, servent chaque jour, à dire, à rendre compte, à être en lutte, aussi, quand la langue politique devient de plus en plus une langue de pouvoir qui ne cherche même plus à se faire comprendre. Peut-être ça, alors simplement, rendre compte, et se donner les moyens d’être en lutte.

Quelque chose s’essouffle du côté livre-papier-roman-250-pages, et les nouveaux outils permettent d’ouvrir quelque chose qui n’existait pas et qui est nécessaire. Mais c’est inexact, ça aussi, car le papier n’est pas le roman, la littérature n’est pas le papier, ni le roman, toutes ces étiquettes épuisent. Pour faire simple, il existe des romans de 250 pages tout à fait numériques, qui ont du succès, se vendent sur des plateformes commerciales ; bref un schéma dominant semble se reproduire [3].

J’ai déjà essayer de retrouver le sens de traditionnel pour l’opposer à dominant, ici, mais ça ne suffit pas je crois. Et le terme numérique employé à toutes les sauces, par tant, et par moi-même d’ailleurs, peut masquer une pratique qui a toujours eu lieu et qui est de se trouver à la marge, et non pas au cœur, ni même au bord du système. En marge aussi parce que le système nous le rend bien, de crise en crise comme ils disent, de réforme en réforme, de priorité en priorité.

La littérature dans le pied du marché.

[1] ...et je lui dis "par les Allemands" comme le disait ma grand-mère, et c’est très bizarre soudain de mettre ça en mot sur une place pavée de Dresde qui était, il y a trente ans, un terrain vague peuplé de brebis, et je me rattrape confusément "par l’armée allemande", je n’ose pas dire "nazis" puisque je viens dire allemand et que je ne veux pas l’associer lui, enfin, ce n’est pas naturel pour moi de parler de ça ici, comme lorsque j’avais découvert les monuments aux morts des deux guerres, en Bavière.

[2] L’affiche de la soirée ici.

[3] On devait parler "d’égalité des chances", mais je n’aime pas ce terme, j’entends toujours "reproduction sociale" — encore quelque chose que je n’ai pu, pas réussi à, dire — et un outil ne peut pas renverser la logique d’un système qui de toute façon fini par employer tous les outils à ses propres fins.

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