…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Sujet : projet

mise en ligne : jeudi 8 février 2018

16 janvier & 7 février 2018

Je vois bien que mon allergie à la notion de "projet" me coûte. Parce que partout c’est le projet qu’on demande, qu’on achète, la possibilité, l’idée avant la réalisation. Comme un projet immobilier, sur plan, une cité HLM standardisée et efficace (le mot project en américain). Mais mon aversion est trop forte. Chaque fois je lutte et c’est ça qui consomme le plus d’énergie, quand il s’agit de répondre à un "appel à projet", ce n’est pas le contenu ou ce que je devrais faire, mais le fait d’entrer dans cette notion détestable. Détestable, pourquoi ? Après tout il suffit de dire ce que je me propose de faire, puis de le faire. En fait, j’y arrive plus sûrement si on me le demande, mais pas si je dois proposer quelque chose sans qu’en face, quelqu’un l’attende. C’est aussi pour ça que je suis très long à écrire mes livres, c’est le principe d’écrire, puis de chercher un éditeur, au lieu d’écrire sur commande qui doit faire ça, mais ce n’est pas sûr.

Le projet, chez d’autres, ne me fait pas le même effet, je peux trouver ça génial et admirer cette persévérance, cette tenue, aimer suivre le projet qu’un auteur s’est imposé sur un livre, ou de livre en livre, ou pour une résidence, une performance etc.

J’hésite aussi entre lancer autant de textes qu’il s’en présente à moi, comme ce que se propose d’écrire Mahigan Lepage, abîme et temps, publié le 2 janvier dernier sur son site, pour ne pas céder à la notion de projet, finalement.

Chaque fois que j’ai voulu lancer un tel chantier, j’ai bloqué. En fait, je dis chantier, mais ç’a été mille projets, chaque fois différents, chaque fois échoués, réunis seulement par une certaine idée du monde, de ce qui traverse, par une certain idée d’ampleur aussi, toujours échappée.
Mahigan Lepage

C’est tout à fait ça pour moi, et ce qui me bloque c’est l’ancienne structure éditoriale qui attend un livre complet pour passer à l’étape suivante. Or je suis bien placé pour savoir qu’on peut court-circuiter cela et je le fais ici, et je le propose à d’autres en concevant leur site, et j’en parle en atelier pour que d’autres court-circuitent aussi. Et ça, cette méthode assez libre et productive, pour moi, a quelquefois donné un livre (La Crise, C’était, Arthur Maçon), quelquefois c’est encore en chantier (les Nuits), quelquefois ça n’ira pas plus loin que quelques pages lancées au hasard (le caviardage du code général des impôts). Quelquefois aussi c’est un livre qui s’est fait hors du web, comme à l’ancienne (Sans, Village, et Hh toujours en cours).

Tous ces projets échoués que j’ai fomenté depuis des années, voilà ce qu’il faut écrire. Ces échouements. Les écrire, et en inventer d’autres. Toujours, sans fin. Inventer des projets. Écrire ces projets.

Il me semble que je lis plus souvent le mot "sujet" que le mot "projet" dans des textes qui ont trente, cinquante ans ou plus. Sujet me parle plus. Il faut dire que c’est aussi la masse de travail qui m’écrase, la masse de ce qu’il faut projeter dans l’avenir, dans le vide, en se disant "ça va marcher", "ça va servir à quelque chose" — il faudrait écrire aussi là-dessus, pour soi, ce que ça voudrait dire, concrètement, ce "marcher", ce "quelque chose", ce "servir", cette peur, cette stupide page blanche, finalement — et cette peur stupide aussi, puisque, quand on me le demande, je remplis le contrat. Qu’on me demande et le projet je le trouve, je le fabrique, et j’envoie la facture. Peut-être que tout est là, difficile de répondre sans assurance, sauf à être accompagné — je pense à L’aiR Nu bien sûr où le projet existe déjà, et il suffit ensuite d’y écrire, d’y créer, dans le son et dans le code.


D’Angelo Barskdale (Larry Gilliard Jr. ) au cœur du Project (West side, attention), The Wire

 

Heureusement que la fin de The departed [1] est ratée sinon le film serait trop dur. Il faut que je revois le film qu’il copie, Infernal Affairs [2], pour comparer mais je crois que c’est parce que cette fin là est tellement parfaite que Scorsese n’a pas pu en faire autre chose — alors qu’il réussit dans le reste du film grâce au déplacement géographique à s’affranchir de la qualité de l’original. Mais à la fin, quand il n’y a plus rien que des choix et dilemmes intenables... Mais il n’est pas impossible que la version que j’ai vu récemment soit différente de celle que j’avais vu la première fois, il y a peut-être eu plusieurs montages de Scorsese ? Ou alors je mets les acteurs américains dans le scénario hongkongais ?

*

Comment ne pas croire que l’on est mort là en actionnant l’interrupteur de la salle de bains, électrocuté, ou asphyxié par le gaz oublié, ou dans un accident de voiture que l’on a pas vu venir, et que, depuis, on vit un rêve ? Comment ne pas penser à ça chaque matin en se levant. Douter de son existence est un geste d’hygiène quotidien auquel chacun, je pense, se livre bien entendu, parce qu’il n’est rien de plus sain et naturel. Pourtant il me semble rencontrer chaque jour des gens qui ne doutent de rien et pour commencer ne doutent pas de leur propre existence. Et cela me paraît surnaturel, et pour tout dire quand je m’en rends compte, je me mets à douter d’eux. Existent-ils vraiment ?

Mark Wahlberg raccroche le talkie après une conversation fructueuse.

[1] Les Infliltrés, de Martin Scorsese.

[2] Réalisé en 2002 par Wai-Keung Lau et Alan Mak (imdb).

1 Message

  • Sujet : projet 28 février 2018 01:30, par Mahigan

    « Réalisation. Pas trop. Seulement ce qu’il faut pour qu’on te laisse en paix avec tes réalisations, de façon que tu puisses, en rêvant, pour toi seul, bientôt rentrer dans l’irréel, l’irréalisable, l’indifférence à la réalisation. »
    C’est un aphorisme d’Henri Michaux, et ça dit bien ce que devrait être notre horizon. Mais Michaux reconnaît aussi qu’il faut bien réaliser, donner un peu au monde, donner le change, finalement. Le système des bourses et des résidences pousse à réaliser, et il est nécessaire (c’est-à-dire qu’il voit aux nécessités), mais... On veut aussi garder cette part vive, jamais fixée ou définie d’avance.
    Comme tu dis, le web est notre respir, pour ça, à notre époque. Et ce « projet » dont je parle dans mon billet, c’est peut-être un projet, oui, mais sans terme de réalisation. Je continue à le fomenter. Le livre, c’est souvent par là que s’impose la limite (c’est un peu ce que tu dis ici), et c’est fou comme cette limite revient vite. Même quand on travaille dans le web, à une « série », souvent, qu’on le veuille ou non, qu’on le dise ou non, on imagine un livre au bout de l’expérience. C’est ça que je voudrais désamorcer, en travaillant à un « projet » dont je ne pourrais pas vraiment faire un livre, pas un livre achevé en tout cas, parce que le projet lui-même n’aurait pas de « bords », pas de terme – il serait fait, organiquement, pour être continué, seulement continué...

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