…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Air silence

mise en ligne : samedi 17 février 2018

12-13 février 2018

L’humanité pourrait-elle se taire, un seul instant ? S’il vous plaît, rien qu’une seconde ou deux. Nous tous, mettons-nous d’accord. Un peu d’ombre dans ces tuyaux, un seul instant. C’est ça : la ferme ! Et... Miracle, voilà, écoutez, oui, c’est en train d’arriver ! Et dans l’océan, enfin, regardez pendant cette seconde : il n’y a plus de lumière dans le câble reposant par cinq mille mètres de fond pour l’éternité.

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1990 Les Pixies sont au plus haut. Michaël Jordan également. Les premiers, je les découvre en 1995 après la séparation du groupe, en occasion, chez un disquaire. Le second en 1992 après son ascension vers la célébrité des quatre années précédentes, en 1992, avec tout le monde, au JO d’été de Barcelone. Cela me donne rien de spécial par rapport au basket, je n’ai pas vécu ce moment en privilégié, en connaisseur, mais au même titre que le grand public, téléspectateur lambda. Et d’ailleurs je n’y connaissais rien que trois noms — encore aujourd’hui. Comme le moment Pixies, je n’ai pas vécu le moment Jordan. J’ai écouté les albums comme si j’avais connu cette période, m’appropriant a posteriori une culture que j’avais ratée. Toujours en retard, je suis jeune après coup, à côté des baskets qu’il faudrait (comme Adidas qui refuse de sponsoriser Jordan qui ne porte que ça depuis toujours et va à contre cœur chez Nike et propose à Adidas de venir chez eux même pour moins d’argent, mais non ; et la Nike Air Jordan 3 sera la paire de pompes la plus vendue de tous les temps [1] — pour ne parler que de ce modèle, parmi plus de quinze créés avec le nom joueur) il me faut revenir en arrière, toujours et me regarder, me ré-imaginer pour faire comme si je vivais, maintenant, le moment.

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On avait voulu faire ça pour le jeu, pour le lien, pour "questionner", certains pour contester, d’autre pour s’amuser, on ne savait pas trop mais c’était pour dire qu’on était là : en s’absentant une seule seconde de toute conversation, de toute publication, de tout octet. On avait voulu rien de plus, et quand ça a marché c’était très bien, c’était un signe que l’humanité pouvait agir ensemble, dans le silence d’une seconde, et l’obscurité soudaine des câbles, vide dans le vide.

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Aussi, ce qu’il faudrait écrire sur le basket et les année 1992-93, en les déplaçant de deux ans en arrière pour tricher au mieux, vient, tout doucement. Je trouve en ligne des vidéos, mauvaises, de tous ces moments, je revis les quatre, six, sept matchs des finales de la Conférence Est — je me fais même croire que je connais le vocabulaire de la NBA.

Des vidéos de concert des Pixies en 1989, 1990, 1991, à peine déchiffrable mais son retravaillé et presque parfait, l’énergie pure contenue dans ces pixels avachis. Je découvre des vidéos récentes de Frank Black jouant en solo, en acoustique, entre 2008 et ce jour, des vidéos publiées par des chaînes web l’ayant invité, de belles vidéos HD filmées au calme, pour lesquelles on imagine un cachet pour l’artiste — combien la chanson ? Combien le set de vingt minutes ? Mille dollars ? Deux mille dollars ? Ces vidéos vues seulement quelques milliers de fois, pas plus. Entre mille et cinq mille vues comptabilisées. Cinquante "j’aime", soixante ici, quarante là, et incroyable ici : dix mille vues et cent "j’aime". C’est terriblement peu, et ne dit rien de la renommée puisqu’en juillet 2017 au Paléo Festival de Nyon les pelouses étaient pleines et le cachet sûrement très élevé ; seulement 58 000 vues, moins que de spectateurs.

Cliquer, cliquer, de chanson en chanson, de match en match. Cafouillage au sol en milieu de terrain, ce match là, douze secondes à jouer et deux points d’écarts — l’expression money time n’a jamais si bien porté son nom —, pas de faute, trois jouent au sol, les mains se mêlent et poussent le ballon qui finit par se hisser et à être jeté vers un panier. Qui a fait ça ? Cliquer, cliquer et ici, une reprise des Hey enregistrée en 2014 dans une chambre de Youtubeuse quasi-millenial, à 160 000 vues. Peut-on dire que c’est quelque chose, finalement, ce déplacement, depuis des chansons de 1989, 1991, jusqu’à un succès chez les très jeunes, qui regardent une vidéo sans rien savoir peut-être de ce qui s’est passé en musique l’année où Michaël Jordan a enfin été désigné MVP — most valuable player, valeur sportive et valeur marchande —, menant pour la première fois "la franchise" (on dit une "franchise" là-bas) des Chicago Bulls en finale de la NBA pour y battre rapidement l’équipe de Magic Johnson (spoiler) ?

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Et puis la lumière dans les câbles n’est pas revenue. C’est comme ça que ça a commencé. C’est resté sans connexion, partout, plus de lumière dans les câbles. La preuve donnée de l’espoir et de l’avenir : détruite, réfutée. La frustration, la colère, le combat, tout est arrivé brutalement et plus rien n’était comme avant, tout d’un coup on pillait, on violait, on mutilait. Mais il y avait pis : on avilissait, on trahissait, on dissimulait. Nul n’avait plus jamais un air confiant vis-à-vis d’autrui : chacun haïssait son prochain.

Paz Lenchantin, Frank Black au fond

[1] J’ai vu ça ici et .

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