…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Chaos chantier

mise en ligne : mercredi 9 mai 2018

8 mai 2018

(En lisant Mai 68, le chaos peut être un chantier, de Leslie Kaplan.)

Conférence écrite, lue et jouée
la langue littéraire s’invite dans un essai historique
le théâtre s’invite dans une conférence interrompue
qui repense à Mai 68, et au silence qui a précédé
silence de la torture pendant la guerre d’Algérie
silence post-collaboration
et ces silences se sont tus
pour libérer la parole

Extrait :

mai 68 a été un mouvement de contestation du cadre actuel, de la société capitaliste marchande
un mouvement très fort, général
et après 68, il y a eu une "reprise en main" terrible
un retour en force de la société de consommation
les paroles vivantes ont été "récupérées", c’est-à-dire : sont devenues des clichés
c’est l’état de maintenant
et c’est là-dessus que nous travaillons

moi j’ai vu une pub
pour l’angoisse
comment ça
une pub pour l’angoisse
une pub pour l’angoisse
tout le monde courait
en bleu
en rose
en vert
à la ville
à la campagne
des jeunes
des vieux
courez courez
plus vite plus vite
c’était une pub
pour des baskets
tu m’as dit
que c’était
pour l’angoisse
pour des baskets
pour l’angoisse
comment savoir

*

Alors je pense à aujourd’hui
aux paroles libres qui s’expriment par hashtag
aux actions qui ont permis cela et à celles qui suivent
à ce courant de liberté qui souffle par la parole
mais aussi au courant de fascisme dans le fond d’air
qui profite aussi des hashtags des actions
qui profite du crowdfunding ou de mécènes
et c’est tout à la fois
ce qui va surgir, c’est quoi ?
il y a aussi du bruit, sur les réseaux
les algorithmes montrent ou cachent
les écrans diffusent ou coupent
les voix publiques répètent ou taisent
chacun, chacune, selon son petit algorithme
une voix globale, sociale, apparaît
elle naît de toutes ces voix et prétend les transcender
et nous diriger [1]
et finalement ce qui ressort
on ne sait pas
ce qui restera de tout ça
comme ces photos des graffitis sur les murs de fac
façon mai 68
des graffitis disons des tags
les photos montrent des tags qui jouent à mai 68
et il y aussi des tags qui n’ont rien à voir
on ne sait pas qui les a écrits
pour décrédibiliser
rouge-bruns, fachos, policiers
mais ils sont pris en photos et circulent
je me demande si de tels graffitis existaient en 68
et si l’Histoire les a simplement oublié
minoritaires qu’ils étaient
pour ne conserver que les archives parlantes
et pas les petites dérives insignifiantes
provocations stupides ignorées
mais nous, aujourd’hui, on voit tout
rien n’est ignoré
et tout est déformé, grossit ou amoindrit
on ne sait plus
tout est brisé, libéré et aussitôt repris en main
aussitôt et pas après le mouvement
c’est simultané je ne sais pas comment dire
tout est immédiatement récupéré
il y a toujours une marchandise
je crois qu’on ne sait plus
mais peut-être que finalement
finalement, dans le cours des événements
on ne sait jamais
on ne peut que savoir après coup
seulement, maintenant : attendre est impossible
il faut tagger, casser, se faire entendre maintenant
très vite
il faut détruire ce monde
qui continue d’écrire ses lois iniques
pendant qu’on se bat
détruire tout de suite
mais regardez, moi : je n’ai pas cette force
et cet air du temps qui souffle tant de paroles libres et justes
je ne sais y voir que l’odeur de renfermé et l’injustice qui y pue
je suis simplement sidéré
tétanisé, désactivé, neutralisé
(mais ça n’est que moi, heureusement)

[1] L’anti-protection sociale de Facebook et l’avènement du « providentialisme de plateforme » à lire chez S.I.Lex.

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