…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Saer, Juan José. L’Ancêtre.

mise en ligne : dimanche 26 août 2018

Si j’ai bien compris, le monde, pour ces Indiens, est un édifice précaire qui, pour se maintenir debout, a besoin qu’aucune pierre ne manque. Tout doit être présent à la fois et dans tous les états possibles. Lorsque, depuis le grand fleuve, les soldats avançaient avec leurs armes à feu, ce n’était pas la mort qu’ils apportaient mais l’innomé. Le seul lieu ferme disparut peu à peu sous la montée du noir. Dispersés, les Indiens ne pouvaient plus être du côté clair et net du monde. Je ne crois pas que beaucoup aient échappé au massacre ni même qu’ils aient eu l’intention de le faire ; ceux qui, solitaires, auraient réussi à survivre à l’intérieur des terres, aucun monde ne leur serait resté.

Cependant, en même temps qu’ils tombaient, ils entraînaient dans leur chute ceux qui les exterminaient. Comme ils étaient les seuls soutiens de l’extérieur, l’extérieur, réduit au silence, disparaissait avec eux dans l’inexistence à cause de la destruction de cela même qui le concevait. Ce que les soldats qui les massacraient n’arriveraient jamais à comprendre, c’est qu’eux aussi, en même temps que leurs victimes, abandonnaient ce monde. On peut dire que, depuis que les Indiens ont été anéantis, l’univers entier est parti à la dérive dans le néant. Si cet univers si peu sûr avait, pour exister, quelque raison, cette raison c’était justement les Indiens qui, au milieu de tant d’incertitudes, étaient ce qui semblait le plus certain. Les appeler sauvages est preuve d’ignorance ; on ne peut appeler sauvages des êtres qui assumaient une telle responsabilité. La petite lumière ténue qu’ils portaient en eux et qu’ils parvenaient à grand-peine à maintenir allumée éclairait, malgré sa fragilité, de ses reflets changeants, le cercle incertain et obscur qu’était l’extérieur et qui commençait à leur propre corps. Le ciel vaste ne les abritait pas, tout au contraire il dépendait d’eux pour pouvoir déployer, sur cette terre nue, sa fixité étoilée.

*

Dans chaque geste qu’ils faisaient et dans chaque mot qu’ils prononçaient, c’était la persistance de toutes choses qui était en jeu, et toute négligence ou toute erreur de leur part auraient suffi à la défaire.

 

Juan José Saer, L’Ancêtre. 1983. Traduit de l’espagnole (Argentine) par Laure Bataillon. Le Tripode, 2014.

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Juan José Saer  
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