…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Mourir c’est attendre

mise en ligne : mardi 28 août 2018

19 août 2018

Mourir c’est long. C’est attendre longtemps que ça vienne. Ça commence par le lit relevé où tu glisses et tes pieds touchent les barreaux froids et tu n’as pas la force de te redresser et il n’y a personne pendant des heures à pouvoir le faire pour toi ou pour te glisser un coussin sous les genoux. Mourir c’est attendre et ne pas vouloir que ça vienne, tout en sachant que ça ne peut que venir. Alors attendre : mourir c’est attendre. Toi tu ne peux déjà plus parler correctement, exprimer ton besoin précis et simple, alors attendre, avec l’irritation tenace, le contact insupportable du métal sur la plante de tes pieds. Impossible de dormir de cette manière et impossible de toute façon depuis des jours et des semaines. Pendant des mois car si tu meurs c’est parce que tu attends sans dormir que ça vienne et parce qu’il y a une douleur quelque part qui t’empêche de dormir, parce que tu souffres d’une maladie, quelque chose qui fait que tu meurs, une douleur qui enfle et prendra bientôt toute la place où jusqu’à présent tu vis. Et pendant que tu glisses et que tu attends, tu meurs, tout simplement, tout doucement, sans pouvoir améliorer ta position, être plus confortable, tu meurs sans pouvoir bouger et personne ne comprends et toi tu attends, parce que c’est ça mourir : glisser et attendre. Et c’est long, ça ne vient pas comme ça, il faut attendre et avoir peur que ça vienne parce que tu ne veux pas mourir, personne ne veux même s’il faut bien que ça vienne et vite parce que ça devient intenable comme d’attendre à un arrêt de bus qu’on ne connaît pas et sans avoir les horaires en main, attendre dans le désert d’une banlieue éteinte un bus qui ne doit passer que toutes les heures mais c’est interminable et sans les horaires en main sans doute que le bus ne passent tout simplement pas et toi tu glisses dans ton lit comme s’il n’avait pas de fin mais tu touches pourtant ce bout froid et dur, rien à faire c’est à la fois être empêché par quelque chose tout en ne tenant sur rien parce que ça glisse sans cesse alors tu attends mais tu ne sais plus quoi et ça n’en finit pas.

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Photo : vélos libre-service repêchés dans la Seine par la brigade fluviale

Mots-clés

temps   route   mort  
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