…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Gilets Jaunes et pouvoir sans Pouvoir

mise en ligne : dimanche 10 février 2019

9 février 2019

Je n’ai plus le temps d’écrire, la dernière entrée dans ce journal date d’il y a plus d’un mois — trop d’ateliers, de sollicitations pour programmer des sites, tout cela permis grâce à mon écriture ; mais si je n’ai plus le temps d’écrire le paradoxe me fait tout perdre. Heureusement une commande de texte arrive, pour L’aiR Nu, ses villes passagères, c’est écrire, c’est à prendre, même si la forme est contrainte. Pourtant, je ne peux pas m’empêcher d’écrire — je retravaille, grâce à Guillaume #Hh, mais trop peu, au lieu de quoi je réfléchis à une refonte graphique de ce site, je lis des articles, regarde des vidéos, et écris ce texte sur les Gilets Jaunes, plus pour organiser mes idées sur le mouvement que pour trouver une quelconque explication, analyse sur ce qu’il se passe.

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Quelques idées en vrac, d’après visionnages et lectures récentes. sur le mouvement des Gilets Jaunes.

Mouvement devenu projectif où chacun va chercher et trouver soit ce dont il rêve, soit ce qui lui fait le plus peur. Anarchiste et violent pour les uns, ce qui sera selon les lectures positif et plein d’espoir ou inquiétant et à stopper ; nationaliste et anti-impôt pour les autres, ce qui sera là aussi bien ou mal selon les lecteurs ; il se trouve toujours un article de presse ou deux pour conforter l’opinion, et autant pour la contredire et donc en conforter une autre inverse. C’est un mouvement illisible à l’aide des habituelles grilles de lecture partis/ syndicats/ leader/ revendications.

Une inquiétude pour un militant qui regarde ce mouvement c’est de voir ce rejet des partis et des syndicats. Or c’est bien un des fondements du mouvement. Alors, comment faire pour construire du social, du lien, du politique, hors des partis et syndicats ?

D’abord, ce lien existe déjà. Il peut être créé par les nombreuses organisations à but social, humanitaire, et qui agissent sur le territoire, localement, par l’engagement de quelques uns, et qui luttent chaque jour contre les lois écrites à la chaîne par le Parlement dans l’obsession du marché et la haine de l’État, de ces lois qui précisément fabriquent la pauvreté.

Ensuite, sur le rejet, il faudrait peut-être le renverser, et dire qu’il y a des zones rurales, comme dans le nord-est, qui ont été délaissées à la fois par les partis, les syndicats, les élites, les services publics, les usines [1]. D’abord les partis de gauche peu implantés dans ces régions, s’étant concentrés, comme les syndicats, dans la lutte pour les bastions industriels, urbains, et pas pour ces zones sans grande ville principale [2]. Ensuite les élites : d’une part les patrons, cadres, qui ne vivent plus la même vie locale que leurs ouvriers. Ils n’habitent pas sur place, ne font pas leurs courses aux mêmes endroits, ne participent pas à la vie culturelle et sportive ; d’autre part les professeurs [3], qui eux vivent plutôt en ville et se déplace pour aller dans leur école qui n’est pas leur quartier, leur territoire. Ces divers délitements augmentent la "distance entre classes", un sentiment d’être déconsidéré, laissé pour compte, sentiment qui se retrouve dans la disparition des usines, l’éloignement des services publics, et aussi chez les élus, qui sont dépossédés de leur territoire et moyens d’action dans les intercommunalités et la révolution technique ou gestionnaire de l’action locale qui est devenue commandée par en-haut (lois nationales et européennes, plans d’urbanismes, normes) et s’éloigne des villages (rôle plus faible des conseils municipaux, arrivée de spécialistes, dépolitisation des réponses aux problèmes).

Donc, plutôt qu’un mouvement qui rejette ou renie les partis et syndicats, il s’agit de citoyens qui étaient déjà délaissés par tout le travail de ces partis et syndicats, mais aussi par le Pouvoir, par un peu toutes les structures sociales, et c’est naturellement, comme une continuation de ce rejet dont ils étaient victimes, qu’ils ont construit, dans le vide qui s’agrandissait autour d’eux, leur riposte, sur les ronds-points, symboles du tourne-en-rond. [4] [5]

C’est peut-être le manque d’analyses sur la forme de ce mouvement qui rend indéchiffrable le fond. D’ailleurs les revendications de nouvelles formes démocratiques sont nombreuses, contradictoires, floues, nommées comme des incantations (le RIC, la Constituante) mais toutes signalent un désir de changer de façon d’organiser la vie politique, pour se réapproprier la Démocratie. On peut simplement espérer, mais mieux encore, travailler à cela, que les nouvelles structures démocratiques qui seront trouvées pour organiser la politique de demain, avec probablement plus de parole, plus d’ancrage local, plus de lien entre le local et la national, que ces structures produisent, par des idéaux de forme, un fond positif, social, solidaire, anti-raciste, anti-sexiste, écologiste...

Ces grands principes sont à la fois présents et absents, revendiqués ici et pas là, ou pas entièrement, ou différemment, très difficile de se faire une idée d’ensemble encore une fois, surtout avec la déformation médiatique, qui change aussi d’angle tout le temps (dans le regard de l’écran : mouvement trop à gauche, mouvement trop à droite, violences, pas de violences, des revendications portées par des "leaders", pas de revendications claires car pas de "leader"...) Pas de grande ligne directrice commune bien que tout soit fait contre la précarité et contre les privilèges : meilleurs salaires et retour de l’ISF restent une constante partout. C’est vrai : veut-on être dirigé par la rentabilité à court terme et le marché concurrentiel, ou par la solidarité et le long-terme, le social et l’écologie ? Dans les déclarations de différents groupes de GJ, des Assemblées, je ne crois pas avoir entendu personne contester la deuxième alternative ni encenser la première, et si le vocabulaire marxiste manque, si le "renversement du Capital" n’est pas exprimé, le simple désir de vivre décemment dans un monde meilleur est une demande sérieuse et minimale, en elle-même révolutionnaire.

Il y a aussi cet aspect très curieux pour moi, de personnes déçues par le capitalisme [6], qui cherchent peut-être à retrouver cet espèce d’âge d’or des années 70, 80, quand il faisait encore bon faire les courses en voiture, que la cherté de la vie était acceptable pour toute personne avec un emploi et parce que beaucoup moins n’en avait pas. Une sorte de déception d’être exploité sans en tirer autant de plaisir, de profit, qu’avant ? Ce côté : on n’en veut pas aux riches d’être riches, mais on en veut aux "privilégiés", on en veut d’être ainsi méprisé, si éloigné [7].

Les Assemblées qui fleurissent en ce moment [8], dans la suite de Nuit Debout, sont conçues très différemment des partis. Sans hiérarchie, sans représentant autre que temporaire, et fonctionnent sur la prise de parole par tous et toutes, la proposition et l’action locale. Elles conscientisent les structures oppressives, et dans le même temps elles les reproduisent, mais c’est déjà une rupture avec les anciennes organisations parce que la question y est posée [9]. [10]

Dans le secret de l’isoloir il y a déjà tout qui s’exprime et se mélange aussi pour former société ; mais c’est précisément ce principe qui est essoufflé, ne fonctionne plus, ce choix réduit, le silence de l’isoloir, isoloir que, paradoxalement, les sondages et la cacophonie médiatique déchire en pièce. Aujourd’hui, c’est : parler. Alors l’idée serait peut-être de retrouver une sorte d’intimité de la pensée politique, protégée des déferlements médiatiques [11] qui puisse être libérée dans des structures différentes de celles d’aujourd’hui qui ne permettent pas ces pensées personnelles, retrouver la possibilité que chacun s’exprime et que tous entendent. L’action naissant de la parole de tous et dans l’écoute, plutôt que de des silences écrasés par le bruit du Pouvoir. D’ailleurs, quand on cherche des "leaders", des "représentants", on rencontre des "porte-parole", voire des duos homme/femme de porte-parole, et leur renouvellement, leur discrétion (pas d’égo, et donc moins d’hommes à ces places là, aussi).

Le rejet des partis et syndicats, s’il s’explique dans certaines régions devenues isolées, je pense que c’est aussi sur ce motif là que ça se joue : la structure inadéquate, figée, alors que le mouvement commence et cherche autre chose. À ce propos on pourrait regarder ce qui se construit chez nos voisins, est-ce que ça marche, pourquoi ça ne marche pas [12]. Quand le Pouvoir qui abandonne peut s’oublier, un instant, comme s’il n’existait plus et qu’il fallait construire, non pas reconstruire, sur des ruines mais sans les ruines.

Et aussi, chercher à organiser la société sans chercher le Pouvoir. Éloigner, séparer l’idée de Pouvoir de celle de Politique. Détruire le Pouvoir pour retrouver, ou trouver, la Politique. Agir mais sans ce poids du Pouvoir qui corrompt, qui devient autoritaire. Et de toute façon le Pouvoir actuel, si puissant pourtant, dit qu’il ne "peut pas" (accueillir les migrants, financer les services publics...) tandis que des citoyens impuissants peuvent, concrètement (associations d’accueil, humanitaires...). Peut-on imaginer un pouvoir sans Pouvoir, un pouvoir qui soit une déclaration d’impuissance ?

Ce rejet, ou cette ignorance des partis et syndicats, se retrouve dans les revendications plutôt bancales, changeantes selon les régions, où rien ne semble pouvoir être satisfait finalement (le RIC encore, variable, indéfinissable, comme un piège pour qui voudrait y répondre) où il manque des choses fondamentales comme la question des chômeurs [13]. C’est aussi un signe de ces bousculements survenus depuis le début des années 2000, où le chômage est une précarité comme une autre, ou au contraire les petits temps partiels des précarités comme une période de chômage. Les travailleurs cherchent "de l’intérim", ne parlent plus du CDI, ont complètement intégré cette flexibilité qui leur est imposée [14]. La question du chômage est peu ou pas prise en compte, parce que peu ou pas présente dans les manifestations, assemblées, ronds-points, parce que les chômeurs ne se sentent pas en position légitime, de par leur exclusion (stigmatisation par le Pouvoir), pour prendre la parole. C’est ça aussi le changement de structure non-représentatif, même s’il y a des porte-paroles ou représentants locaux, ils ne représentent que ce qui a été dit et pas les personnes qui ne sont pas venues, plus par un respect de la parole de l’autre : on parle de son expérience personnelle et pas à la place de l’autre. Mais encore faut-il venir, pouvoir venir, en avoir le courage. Est-ce un défaut ? Est-ce le fruit des mauvaises expériences où "les politiques parlent à notre place" ?

Et ce mot de "mouvement" qui seul depuis le début réussi à décrire ce que c’est, et est seul à le pouvoir, et le doit seul parce qu’il s’agit pour l’instant simplement d’un Mouvement, du Mouvement même de la politique qui se fait, et le rejoindre c’est permettre qu’il s’élabore dans de meilleures conditions, et pour le plus grand nombre, et sans récupération, en comptant sur le fait que le nombre, la masse, écrase les chapelles, les récupérations, et fasse démocratie. Le laisser dans l’isolement des classes qui l’ont lancé, ces petites classes moyennes et pauvres qui, quand elles travaillent, le font de manière précaire sans pouvoir "finir le mois", composées de "gens" sans histoire politique, sans formation à l’organisation politique, ou à l’Histoire [15] c’est peut-être risquer la sclérose du mouvement naissant, le retour du renfermement sur soi alors que l’ouverture est en cours ; y aller. Il reste difficile de deviner ce que ça va donner, quand des mouvements catégoriels se joignent aux ronds-points, aux manifestations (professeurs, aides-soignant, syndicats justement...) comment synthétiser sans faire Parti ?

Je projette donc mes espoirs dans cet exercice du pouvoir sans Pouvoir. Il restera pourtant quelque chose à renverser pour que cet exercice ne soit pas matraqué, et devienne légitime...

[1] Voir cette conférence, en particulier Julian Mischi, INRA

[2] comme dans cette zone fortement mobilisée, au nord-est, formée par les départements : Aisne, Ardennes, Haut-Marne, Meuse, Vosges.

[3] Bibliothécaires aussi, comme j’ai pu le voir à plusieurs reprises.

[4] Sur la "riposte", Florence Aubenas (même vidéo) établit une distinction entre les "Gilets jaunes de ronds-points" et les "Gilets jaunes de manifestation", groupes composés différemment, avec d’autres méthode de revendication. Lire aussi son reportage de décembre.

[5] Sur le rejet, celui du RN également, car tout aussi peu présent que PS et PC en dehors des bastions industriels. Rejet local toutefois et malgré la présence de l’extrême-droite dans les manifestations (plus que dans les ronds-points) difficile à dire que la conversion du mouvement en vote dans l’urne changera quelque chose ou pas aux votes passés, la présence de l’ED s’ancre difficilement et peine à faire entendre l’argument raciste dans les raisons de la misère (lire ici ou ).

[6] d’où la présence de petits patrons, car ils en attendaient quelque chose, jouant ainsi le jeu.

[7] Florence Aubenas note bien par ses reportages, que le mouvement est né pendant la tournée mémorielle d’Emmanuel Macron, justement dans ces zones du nord-est, et explique comme elle y voit le déclencheur.

[8] Comme à et à côté de Commercy.

[9] On se souvient des affaires de harcèlement à Nuit Debout, mais aussi du fait que ça a été dit et pensé en temps réel, débats sur les réunions non-mixtes, encore une fois la parole a pris le dessus.

[10] Voir le Wiki de la Nuit Debout, et l’organisation décentralise, non-hiérarchique, où une sorte d’interdépendance des individus décisionnaires semble structurer l’ensemble du mouvement, à la manière d’un vol d’oiseau qui bien que sans leader possède un mouvement propre comme décidé en chaque point.

[11] ce bruit médiatique, ces opinions contradictoires mais qui vont toutes dans le même sens, comme une propagande visant à empêcher les idées, à les maintenir dans un cadre, parce que répéter fait argument.

[12] En Allemagne, où les syndicats sont plus forts, représentent mieux, par exemple (lire ici).

[13] Bien que la réforme de l’assurance chômage à venir a été repoussée, comme un effet de bord, choix tactique du gouvernement de se protéger un peu en ces temps de remous

[14] Aubenas et Coutant, même vidéo, dans les questions.

[15] et d’ailleurs les professeurs, instituteurs, sont particulièrement sous-représentés, quoique, récemment.

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