…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Laughing Stock, 2. Mort de Mark Hollis

mise en ligne : mardi 26 février 2019

26 février 2019

Écrire [1] sur Laughing Stock, cet ultime album de Talk Talk, cet ultime album de pop. C’est l’idée. Je ne sais pas encore comment. J’ai essayé un premier chapitre, qui n’est pas sur l’album lui-même, plutôt une sorte d’avant-propos.

Le point de départ de ce texte serait en réalité ce que m’avait dit un ami des sessions d’enregistrement de Laughing Stock. J’ai vérifié par la suite que ce n’était pas cela exactement, mais peu importe. Ce qu’il m’avait dit était déjà gravé en moi, sur l’improvisation demandée aux musiciens invités, puis sur la réécriture par Mark Hollis, par montage, puis sur le ré-enregistrement. Écrire un album basé sur des improvisations individuelles, en extraire une partition par copier-coller, puis faire revenir les musiciens et leur demander de jouer (faut-il dire rejouer ?) ces partitions. Voilà qui m’a immédiatement donné l’envie d’écrire un texte décrivant ce processus. Mais faudrait-il écrire un texte improvisé ? Ou un texte écrit comme un reportage ? Écrire une partition de texte à réécrire ? À faire réécrire ? Et comme tout cela n’est pas exactement ce qu’il s’est passé, alors que vaudrait le texte que j’écrirais ?

Le premier titre de Laughing Stock, Myrrhman, ce que Mark Hollis en dit : « rien n’est répété ». Et avoir l’idée d’écrire un livre sur une seule chanson, au contraire des livres sur les groupes qui abordent tous les albums, ou sur les albums qui parcourent les chansons, pousser plus loin et choisir un seul titre pour en tirer : tout.

En cherchant cette légende, j’ai plus appris sur la distance séparant les micros des instruments qu’autre chose. Il n’y a pas que le silence à rechercher entre les notes, il y a aussi à considérer la distance entre le son et soi, entre soi et le monde.

Je suis heureux de jouer de la musique. Je n’éprouve aucun besoin d’enregistrer. Je suis heureux de jouer une note et de l’écouter à différents volumes, résonner jusqu’à ce qu’elle s’arrête. – Mark Hollis

Le moment de Laughing Stock qui concentre tout cela, l’improvisation, la réécriture, la note qui résonne le plus possible, est sans aucun doute à chercher dans After the flood. Dans ce morceau on trouve une note de guitare criarde ou gémissante tenue pendant 73 secondes. Ça a dû se jouer comme ça, je l’imagine de cette façon : des musiciens dans le studio improvisent chacun de son côté sans s’entendre les uns les autres, pendant des heures confinés dans la pénombre, en même temps ou se succédant, et cela pendant plusieurs semaines. Ensuite, Mark Hollis s’isole dans ce studio, pour des sessions de réécoute de ces morceaux, morceaux de morceaux non encore advenus, il prélève, écrit les partitions d’après ce qu’il entend, recoupe et colle. Et dans la cacophonie un guitariste (qui ? C’est la limite de mon projet mené en dilettante : c’est un guitariste) tient une note, la fait varier, vibrer, vibrato, et Hollis évidemment garde ça, et écrit la chanson autour. C’est le raz-de-marée musical, une note suffit, obstinée, tenue pendant le temps qu’il a fallu à la navette Challenger, le 28 janvier 1986 de décoller, monter dans le ciel, espérer, faire vivre avant d’exploser. Exactement le même nombre de secondes, cela est écrit. 73 secondes tendues, il y a un moment où l’on n’en peut plus, où l’on se dit que cela doit s’arrêter, on est sûr sans savoir pourquoi que cela va s’arrêter. S’arrêter, mais quoi doit s’arrêter ? La conquête spatiale ? La musique pour un retour définitif au silence ? C’est ça l’enjeu, jouer le moins possible de musique, et l’écrire consisterait à utiliser le moins de mots possibles, or un livre semble a priori forcément trop bavard. Il faudrait trouver un rendu, épuré comme la musique, recueil de poèmes, quelque chose de discret mais qui menace. Et situé à la bonne distance, entre l’accident heureux et le paysage désiré. Ce raz-de-marée biblique. Derrière lequel, toujours : batterie et basse continuent tenant le rythme, la boucle, et prennent même le temps de changer de tonalité alors qu’on ne s’y attend pas. C’est que le monde continue de tourner, la comète de Halley passera de toute façon, cette comète que la navette aurait pu observer sans l’accident – beaucoup de feu dans le ciel en 1986, et au sol aussi, c’est l’année de l’accident nucléaire de Tchernobyl. Tout cela est réécrit quelques années plus tard dans After the flood, qui annonce l’après d’un apocalypse en cours. Et je me suis déjà demandé [2] si l’apocalypse viendrait par un événement brusque et visible, indubitable, ou s’il était déjà là à s’insinuer sans que personne ne s’en rende compte. Tout est peut-être venu l’année 1986 et ce serait l’histoire d’After the flood, la chanson, et l’histoire que je devrais écrire dans ce livre impossible.

[1] Mark Hollis est mort hier.

[2] ici.

Mots-clés

son   eau   ciel   Mark Hollis   musique   écrire  
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