…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Claude Simon céderait-il ?

mise en ligne : jeudi 14 mars 2019

13 mars 2019

La nuit du 10-Août fut très belle, doucement éclairée par la lune, paisible jusqu’à minuit. À cette heure il n’y avait encore personne ou presque dans les rues. Toutes les fenêtres étaient illuminées. Tant de lumières pour une si belle nuit, ces lumières solitaires pour n’éclairer personne, c’était d’un effet étrange et sinistre.
Les Géorgiques, Claude Simon.

Je lis Guillaume écrire dans son journal :

[…] je suis déchiré par des questionnements esthétiques qui, je l’imagine, taraudent aussi d’autres auteurs. Par exemple suivre une narration cadrée et/ou écrire viscéralement. Et sur le seuil de Morphine(s), forcément, ça oscille. Raconter, c’est comme un autre langage. Mais jusqu’où raconter ? Et bien que je sois attaché à une vie d’intuition et d’impulsion dans l’écriture je ne peux pas pour autant passer mon temps parler tout seul dans de la brume épaisse.

Et bien sûr pour #Hh, surtout pour #Hh — que je prononce avec l’habitude comme ça plutôt que son véritable titre L’Homme heureux — cette question, faut-il "raconter", trouver une narration, un sens temporel et géographique aux événements ?

Le travail qui détruit, un dessin, 1962, Neruda, un poème, considérations géographiques sur un Méridien fictif, un TGV et un CV en 201x, le monde est-il ordonné, soi dans le monde, rapide digression sur Los Angeles — et mélanger ça. Je dois me demander dans quel but — ou alors : pourquoi me le demander ? Est-ce que l’enchaînement et l’entremêlement de ces — quoi d’ailleurs ? "sujets" ? — est-ce que ça se lit, est-ce que ça emporte ? Se poser la question de pourquoi passer d’un travail à l’autre, d’une date à l’autre, pourquoi un Méridien fictif ? Pour moi, il s’agit de mêler, comme libre association, comme des paquets de données IP d’un même message découpés et mélangés dans les câbles par le protocole réseau qui les transporte de nœud en nœud, pour être reconstitués à l’arrivée, comme on clique de mot en mot en se perdant, en se retrouvant, soi, peut-être.

Ou se laisser lire, même si le temps contemporain 201x ne correspond pas exactement à la suite du passage précédent. Peut-être ne corriger que ce souci de date, parce qu’il ne faut pas exagérer ? Je ne sais pas quel livre chaque lecteur va se faire en lisant. Dans celui-ci, l’effet provoqué par mes digressions, mélanges, liens, est j’espère d’offrir des espaces au lecteur où divaguer. "Resserrer", peut-être, ça oui, comme me disait une éditrice pour Village, chez un autre éditeur [1] c’est réduire les redondances, ne conserver que ce qui mène à, concentrer l’essentiel, tendre tout ce qui relie, élaguer.

Claude Simon répondait aux critiques qui lui étaient faite d’être "trop complexe" à lire que oui, il était même impossible à lire si l’on essayait de faire rentrer un de ses livres dans un roman balzacien ou dans un Stendhal, que c’était comme chercher à regarder un Miró ou un Kandinsky comme un Delacroix ou un David, ce qu’on ne fait pas : on les regarde une peinture abstraite "pour ce qu’elle est".

Donc on n’imagine pas une seule seconde Claude Simon se dire qu’il va grossir un élément narratif pour... pour quelle raison, en réalité ? Évidemment, pour soi, c’est différent, si l’on veut hisser son écriture autant que l’on puisse, on peut toujours se dire qu’il faut faire une concession à... au... à quoi ? Je ne sais plus. Pourquoi céder ? Et pour ça il faut prendre les modèles les plus hauts bien sûr, Proust, Simon, Perec, Sarraute, Duras... Mais à quel moment on se dit qu’il est nécessaire de... ? Alors : écrire viscéralement ?

Je lis Les Géorgiques et le mot que je cherchais pour décrire ce que ça fait de lire ce livre, ce mot m’a été donné lors d’une émission de la série consacré à l’auteur dans La Compagnie des auteurs sur France culture, c’est "visuel". Terme réducteur bien sûr car on pourrait aussi bien lui ajouter d’autres sens, c’est "sensible", c’est visuel comme un tableau, abstrait justement. En tout cas, "narratif" n’est pas une option, mais si beaucoup de choses, d’événements, sont dits, placés, mais sans être racontés. "Mise en scène" est à côté aussi, tellement je me sens dans le texte, à la place du narrateur, plus précisément dans sa mémoire, comme si regardant un Rohtko je me faisais peinture et coton et n’étais plus devant la toile qui, légèrement détachée du mur, m’avait aspiré.

Il y a beaucoup de livres lisibles, bien ficelés, bien pensés, bien écrits, bien, vraiment très bien et que j’aime et qui me sont même indispensables pour certains, bien plus que d’autres qui me sont illisibles et d’autres encore qui font honte ; mais combien de grands livres, des livres rares, des livres qui font littérature, qui façonnent l’Histoire de la littérature, des livres qui indiquent, qui rappellent que le chemin où écrire n’est pas tracé ?

Il paraît, je n’ai pas lu jusque là, que La Recherche se termine par un essai de 50 pages. Pourquoi pas ?

Grande envie de lire Claude Simon à voix haute.

À ce moment (tandis qu’ils se dirigent en trébuchant vers les wagons des chevaux) survient l’incident du train de voyageurs qui contribue sans nul doute à accroître encore leur désarroi. D’abord le bruit, annonciateur, le lointain grondement, puis tout là-bas, au bout de la longue ligne droite, un point qui apparaît, grossit rapidement, puis tout va très vite : le train lancé à toute allure filant sur la voie principale dans un tonnerre métallique de catastrophe, l’air violemment secoué, le sol qui tremble sous leurs pieds, les tourbillons de neige poudreuse qui s’élèvent de sous les boggies, et eux immobiles, regardant se succéder à la cadence rapide des chocs réguliers et couplés aux cassures des rails les longs wagons aux flancs verdâtres, avec leurs fenêtres garnies de visages curieux ou indifférents, pâles, fuligineux, rendus comme irréels à la fois par la vitesse à laquelle ils sont emportés et par le fait qu’ils semblent (comme les poissons derrière les vitres d’un aquarium) appartenir à un monde étranger, aussi différent de celui où ils se trouvent que le feu l’est de l’eau (une femme donne le biberon à un enfant, une petite fille avec un nœud de rubans dans les cheveux agite le bras – il y a même un homme en manches de chemise), tout cela en quelques secondes, la proximité et la vitesse telles qu’il leur est impossible de lire sur les plaques accrochées à l’extérieur des wagons la provenance et la destination du rapide, puis déjà le dernier wagon, le bruit de tonnerre, de cataclysme, coupé net, le grondement décroissant très vite, la lanterne rouge déjà allumée s’éloignant aussi très vite dans le crépuscule, puis même plus visible, l’arrière du train comme une tache sombre rapetissant là-bas, sur la longue ligne droite, comme aspiré, sa cargaison de bébés au biberon, de petites filles avec des nœuds dans les cheveux et d’hommes en manches de chemise aspirée elle aussi, puis un point, puis plus rien, le silence irrémédiable, définitif, la traînée de fumée noire laissée par la locomotive légèrement sur la gauche suspendue encore un moment, se défaisant, s’affaissant, se dissolvant dans l’air immobile, la puanteur charbonneuse de la fumée se dissolvant aussi, diluée, absorbée dans l’odeur blanche et métallique du froid.
Les Géorgiques, Claude Simon.

[1] un plutôt gros éditeur, comme on dit, avant d’être plus ou moins virée, et sa collection supprimée par la compta passée au pouvoir

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