…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Créer ou produire ?

mise en ligne : vendredi 12 avril 2019

11 avril 2019

La Ligue des Auteurs Professionnels publie un appel intitulé "Extinction Culturelle Française ?" (c’est même un site à part entière, un nom de domaine spécialement réservé pour l’occasion).

On y apprend la baisse de 13% estimées des revenus en répercussion de la réforme des retraites : "La plupart des auteurs et des autrices ne pourront donc bientôt plus vivre de leur création. C’est pourtant la condition nécessaire pour pouvoir continuer à créer." (lire aussi ici sur le site de La Ligue.)

Je suis ennuyé par la formulation. Il y aura toujours des auteurs et des autrices, mais ils vivront moins bien. Avec 13 % de revenus en moins. Et cela met en danger non pas leur création, mais les conditions de leur création : c’est à dire les moyens de vivre, de payer le loyer, les courses, les charges, etc.

Et que dire de cette illustration anti-impôt ?

Ce qui se passe c’est la précarisation d’un métier déjà très précaire. Il ne va disparaître et cette exagération me paraît difficile à admettre. Les autres métiers touchés par la réforme des retraites, les retraités eux-mêmes, ne vont pas disparaître. Mais tout le monde va vivre moins bien. Ce combat, tout en maintenant ses particularités liées à une histoire et à des acquis spécifiques, devrait s’inscrire dans un combat plus large à mener pour préserver le système de retraite par répartition avec départ à taux plein dès 60 ans et calcul sur les meilleurs années, pour préserver la Sécurité Sociale et l’assurance chômage, et l’ensemble des services publics, contre la réforme Blanquer qui prévoit 120.000 suppressions de postes de fonctionnaires, pour l’ouverture de classe avant qu’il n’y ait plus de 24 élèves par classe, etc.

Isoler les auteurs dans un absolu où ils disparaissent dès qu’une baisse de 13% se fait sentir est une posture auctoriale dérangeante : nous sommes des travailleurs comme les autres et nos droits se défendent avec les autres travailleurs. Si nos revenus baissent, nous ne disparaissons pas, mais vivons beaucoup moins bien.

L’image diffusée avec l’appel contre l’Extinction Culturelle Française et la réforme des retraites pour les auteurs, est une page en train de s’effacer, qui devient blanche. C’est bien un cliché du créateur, cette page blanche, les affres de la création, une certaine représentation de l’inspiration, un tout ou rien qui me semble déplacé, parce qu’il évite de parler du travail de production et des conditions matérielles qui existent, comme si 13% de moins faisait perdre sa pureté à la création qui disparaît, alors que 13% de moins c’est autant moins de salaire pour acheter à manger et payer le loyer, ou 13% de qualité en moins dans une production faite dans des conditions matérielles précaires, c’est moins de sommeil parce que plus de travail pour compenser etc.

Dessinerait-on une chaîne de voiture qui disparaît si l’on apprenait que les ouvriers de chez Renault, Toyota, Peugeot, vont gagner 13% de moins avec la réforme ? Je ne pense pas et c’est là que je vois une frontière dessinée par la Ligue entre les auteurs et les non-auteurs, non pas sur le plan technique de la réforme, mais sur le plan ontologique. Et ça me pose problème, tout comme la formule "Aider les créateurs à survivre est un enjeu de civilisation", car aider tout de le monde à survivre, lutter contre ce gouvernement et le capitalisme en général, défendre les services publics, les postes de fonctionnaires, tout cela représente, oui, un enjeu de civilisation.

Si écrire est un travail, il me semble qu’il doit être défendu de la même manière c’est à dire avec les autres travailleurs et les réformes qui touchent aujourd’hui toutes les couches de la population, tous les secteurs, par ces attaques répétés aux biens publics, doivent être dénoncées et retirées. Concernant la MéL, laissée de côté par la Ligue des Auteurs Pro [1], si la direction doit être remise en question, pas de souci, mais il faut que le ministère tienne sa promesse, que la Région ou l’Etat vers les 500.000 euros prévus au budget pour son fonctionnement, et pour le paiement des auteurs et des permanents de la MéL qui effectuent au quotidien un travail indispensable de veille, de mise en relation, d’organisation, de médiation qui permet une diffusion de la création en train de se faire aux quatre coins de la France.

Comment La Ligue des Auteurs Pro, est arrivé 13% de moins, ou 17% pour la BD apparemment, je ne sais pas, je ne suis pas technique sur la question. Il semble que cela s’inscrive dans une fiscalité qui pèse sur les auteurs, comme celle qui pèse sur les travailleurs ou les retraités (façon CSG pour compenser la perte de salaire différé [2]) et il faut alors bien parler de retirer cette réforme, pour tous ceux qui seront touchés dans chaque secteur, à sa manière, mais avec pour plan général, comme à chaque réforme des retraites : diminuer les pensions, obliger (ils disent "permettre") à travailler plus longtemps, et cela pour le public et pour le privé. C’est une attaque frontale aux droits les plus élémentaires de tous.

Il faut rejeter cette réforme et ce gouvernement pour toute son action.

Peut-être que je me trompe, ou peut-être que La Ligue n’a pas voulu dire ça — je parle principalement de sa communication sur ce qu’est un "auteur", de cette posture qui isole l’auteur du reste du mouvement ouvrier, parce que sur le plan technique, la critique de la réforme, les conséquences, je n’ai rien à redire — et va changer sa communication sur la réforme pour inscrire cette lutte spécifique et nécessaire pour défendre les revenus des auteurs et autrices, dans le combat plus large des travailleurs et de l’action du gouvernement en général ? Et à ce moment, plus de page blanche, car les voitures, les escalopes de poulet, les lacets et les livres, sortent toujours de la chaîne.

[1] Car avec tout ça, je repense à la crise qu’a connu la Maison des Écrivains et de la Littérature en début d’année.

Rappel : suite à la décision de Françoise Nyssen que la MéL ne soit plus aidée par le CNL mais par la DRAC Ile de France, en juillet 2018, et suite au changement de ministre, avec l’arrivée de Franck Riester, j’ignore ce qu’il s’est passé fin 2018 mais le budget de la MéL pour 2019 a dû être voter sans l’apport du CNL, conformément au souhait de l’ancienne ministre (et de la MéL) mais sans non plus celui de la DRAC ! D’où un déficit important qui a bloqué (et bloque toujours malgré l’annonce récente d’un apport de 500.000 euros de la région) la rémunération des auteurs mais aussi celle du personnel de la MéL. La rémunération des auteurs dont il est question ici concerne des interventions en public (festivals par exemple) dont la MéL est partenaire, payant elle-même ainsi les auteurs invités à tel festival, conférence ou rencontre dans toute la France, permettant ainsi de subventionner ledit festival, ladite conférence.

Or, il ne s’agit pas de vente de livre, et je n’ai pas vu la Ligue des Auteurs Pro défendre particulièrement les auteurs dans cette situation en appelant à "sauver la MéL" pour payer les auteurs et les salariés. Il s’agissait plus pour certains membres d’attaquer la MéL pour non-paiement. D’accord la Maison était aussi responsable, avec le ministère de la situation, et faire peser sur les auteurs un déficit budgétaire n’aurait pas dû être envisageable, la direction est clairement en cause. Mais alors, qu’aurait-on fait de l’institution ? Et des paiements en retard ?Le Ministère a finit par répondre promettant un apport financier qui à cette heure, à ma connaissance, n’est toujours pas arrivé. Cela, la Ligue ne semble pas s’y intéresser et la pétition lancée n’a eu que 7000 signatures.

Ce que je ressens ici, c’est un positionnement pro-droits-d’auteur de la Ligue. Sorte de posture pro-création au sens "pur", qui feraient une différence entre les auteurs touchant des droits (défendus) de ceux (pas, ou moins défendus en tout cas) n’en touchant pas et vivant autrement, par des actions culturelles (rencontres, conférences, lectures publiques, ateliers) de leur travail, c’est à dire pas en créant.

[2] qui profite aux patrons dans le cas du privé, au dogme de la baisse de la dépense public dans le cas du public, et concernant le droit d’auteur sans doute la même chose : moins d’argent public pour financer la sécu des auteurs, et peut-être aussi des éditeurs qui payent moins de cotisations de leur côté ?

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