…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Sorte de “making of”

mise en ligne : jeudi 9 mai 2019

28 avril 2019

Le premier titre de travail de L’Homme heureux a été Le Méridien de Florence. En relisant [1], je me demande si je n’ai pas trouvé un autre titre encore. On verra.

Au départ, je n’avais, comme souvent, que la forme en tête. La forme à donner au livre pour le rendre comme je me disais qu’il serait bien qu’il soit, mais c’était une idée, et je savais aussi qu’il en irait autrement, que le livre se ferait en écrivant. Et finalement, à force d’écrire, maintenant, aujourd’hui, c’est à dire quasiment terminé, il est sans doute loin de tout ce que j’imaginais, mais au plus proche quand même de cette idée première, idée ou vision d’ailleurs, comme si j’avais vu le livre final, comme en rêve quand on ne voit pas réellement tout mais le sentiment d’un tout qui ne devient concret que par une verbalisation.

Bref, comme si l’objectif avait été atteint, alors que pas du tout parce que l’idée de la forme n’est pas la forme, et puis cette première idée, ce premier rêve, n’avait pas de but, c’était quelque chose qui bourgeonnait, remuant, possible, d’où poussaient plusieurs autres idées, scènes, descriptions, qu’il me semblait indispensable d’écrire. Il m’a fallu passer par de nombreuses étapes, essais, avant de trouver ce qui irait le mieux pour restituer cette idée, c’est à dire s’en éloigner. Il me fallait retrouver, comme si je l’avais perdu aussitôt après y avoir pensé, cet instant, cette chose qui m’était apparue (intuition ? eurêka ?) — ou comme le résumé d’un livre, la critique d’un livre qu’on lit en se disant que ça a l’air bien mais qu’on ne le lira jamais, et parfois j’imagine tout un livre comme ça dans sa forme critique d’un livre qui n’existe pas, réduite, réductrice même, comme me le raconterait quelqu’un l’ayant lu, une émission de radio, comme un cours écouté au sujet d’un livre seulement évoqué, utile à l’enseignement sous cette forme résumée, transmise, sans besoin de le lire, j’y pense comme ça et je n’en fais rien, des livres comme ça par dizaines que j’ai déjà oubliés mais qui sur le moment étaient de bons livres — et Hh est un livre comme ça, sauf que je l’ai écrit jusqu’au bout je crois.

Donc retrouver ça dans la matière finale, dans la langue finalement obtenue, apparue elle aussi à l’écriture, découverte plutôt, et me devant de l’écrire-découvrir-réécrire pour me rapprocher d’un résultat qui tienne, que le livre tienne debout, s’écrive comme se lise du début à la fin dans cette langue qui, si je devais la décrire, est : ainsi interrompue, comme zappée, prise et reprise, allant et partant, revenant pour repartir, plusieurs sujets ou éléments écrits, décrits en même temps parce que c’est comme ça que ça va avec ce que j’écris de description "technique", de ce qu’est internet physiquement, les câbles sous-marins, la fibre optique, et ce qui passe dessus de protocole TCP/IP, ce langage des câbles qui transporte les données, et encore au-dessus, évoqués simplement, des programmes qui utilisent ces câbles ou sont transportés par eux, et encore au-dessus de nos mots transportés par d’autres programmes (ou comme dans le livre, des mots "dits" par des programmes, prononcés, sonorisés) et qu’on lit de pages en pages, d’onglets en onglets, zappant, se déplaçant, encore au-dessus, nous, personnages.

Comme Village (et sans doute comme C’était) j’ai commencé Hh par une idée principalement descriptive, complètement descriptive. Village je partais au tout début du roman de Perec, Vie mode d’emploi, avec un plan de village, et les moyens de le parcourir et les contraintes d’écriture pour chaque zone décrite. Et de là j’ai dérivé, ai transformé le plan, simplifié les contraintes, me suis éloigné du plan perecquien strict et les personnages sont intervenus dans ce second temps, d’éloignement, de saut dans la fiction. Pour Hh il s’agissait de partir sur la description physique d’internet : câbles, serveurs, routeurs, salles climatisées, bâtiments les abritant, souvent anonymes et sans façade repérable, simple plaque indiquant le nom enregistré au répertoire SIRENE ; déjà on s’éloignait. C’est ensuite que les personnages sont venus, et les fils narratifs — mais j’ose à peine écrire "narratifs" — disons les câbles de narrats [2] — nécessairement entremêlés, dans le fond comme dans la forme, comme des paquets de câbles colorés qu’il faut brancher au bon endroit et qui transportent des paquets mélangés de contenu, de narrats, comme le protocole TCP/IP découpe en "paquets" un message unique envoyé depuis un ordinateur vers un autre ordinateur, tous les paquets circulant en portant, encodé en eux, leur chemin, leurs adresses d’origine et de destination, leur numéro d’ordre, et voyageant indépendamment les uns des autres, par une route déterminée par les différents points de relais du réseau (routeurs qui orientent les données grâce à leur carte du réseau), et reconstitués à l’arrivée dans le bon ordre. Et mon espoir maintenant, c’est que la forme prise par le livre, la façon dont j’ai essayé de tourner ça, corresponde à ce que ça "raconte" — j’ose à peine écrire "raconte" — parce qu’au départ je ne voulais rien "raconter" du tout, mais simplement décrire, expliquer même, et c’est pourquoi j’ai laissé des passages explicatifs, en espérant qu’ils puissent aussi ne pas être compris du tout, mais laisse la lecture de l’ensemble possible, grâce à l’effet de fiction obtenu en s’éloignant, en tournant autour des câbles, avec, au bout de la transmission, quelque chose que chacun à sa manière, lisant, reconstitue comme des paquets IP.

[1] Les retours de Guillaume.

[2] pas exactement narrats bien sûr, mais c’est une idée qui s’en approche plutôt, peut-être.

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