…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Des DK, des cabanes, des métamorphoses

mise en ligne : lundi 3 juin 2019

21 mai 2019

Fines lianes, extraverties et exhibitionnistes, telles sont les femmes du miroir. Coincées entre la vitre et le tain, elles ne cherchent pas à s’extraire mais à scintiller encore plus. Les habitants, le nez dans l’herbe, les imaginent-elles s’agiter ? Il fait si beau. Aurait-on besoin de sirènes alors que tout ici, ce matin, vient dire les petites variations de silence, la circulation alternée des insectes et des êtres humains ? Entrée par le trou de serrure, Dita Kepler se cache, prend la forme d’une malle, d’un coffre : quelque chose de massif, qui sonne creux quand on le vide, qu’on peut remplir d’étoffes, de masques, de chutes de cuir ou de satin. Devant elle, le palais des glaces. Des pans de miroir se dressent dans cette cabane minuscule, enserrent chacun un personnage et son actrice qui ne cessent de bouger, d’inviter, d’attirer l’attention.

Il y a aussi le texte de commande de l’Université Gustave Eiffel (il va falloir s’habituer à désigner l’Université Paris Est Marne la Vallée ainsi, UGE et non plus UPEM — UrGE ?) qui arrive à sa conclusion, écrit en résidence de L’aiR Nu par Anne Savelli et moi-même. Il s’agit de cabanes, de métamorphoses, de ville et de trajectoires dans les Villes passagères. On y rencontre Dita Kepler, que l’on connaît déjà, mais aussi Maria-Rosa Néon, Amine Guirlande, Daniel Kage, Daour Kora, Dante Kanté, Alpha-Maria Spécula, Dora Karbonne (la célèbre voleuse de diamants), Doris Krimée, Alia Trouvé, Dimir Koupé, Param Alicante, Alpha-Ursae.

Écrire sur commande est un exercice particulier, parce que la maturation du texte, la graine qui reste dans l’esprit et peu à peu se met à pousser dans toutes les directions et prend du temps à mettre en mots, puis à modifier, tout cela est bousculé par un emploi du temps particulier à une résidence, à une date de publication. Je mets généralement du temps à écrire parce qu’après avoir écrit il se passe des mois avant que le texte ne se modifie lentement, sans que j’écrive, sans que j’y pense volontairement, sans que je cherche à y penser — bien que je puisse aussi — comme une idée qui vient et dont je prends note. Jusqu’à quelques années entre le début et la fin d’un texte. Six ans pour Équations football (ce qui est presqu’inexact puisque publié en trois fois deux ans). Cinq ans pour Village, en comptant les allers-retours chez différents éditeurs [1]. Et plus récemment quatre pour L’Homme heureux.

Mais comme pour une revue, le délai, les contraintes, accélèrent la pensée et c’est simplement un exercice différent avec lequel, si je suis moins à l’aise et qui a ses vertiges, a ses fulgurances, donne une énergie ; de ne pas écrire seul, mais à quatre mains, transforme la dynamique de l’écriture, les allers-retours entre les textes, les connexions qui se font toutes seules, celles qui se travaillent [2]. Pour À travers champs c’est la dernière ligne droite, avec son stress, ses doutes, ses relectures incessantes — avec aussi les livres lus pendant sa rédaction, les réflexions qui peuvent venir alors, et nous avons ouvert un blog passager sur le site des Villes Passagères, pour pouvoir y publier cela, les "Pensées, réflexions, en cours", d’ailleurs peut-être faudrait-il lire ce "journal de ce qui traverse ceux qui traversent" pendant la lecture d’À travers champs — le texte, donc, arrive à terme, et il y aura bientôt un livre numérique à lire.

Les abeilles jugent les femmes et les hommes, leurs actions, leurs peurs, leurs désirs. Les femmes qui ouvrent la fenêtre du troisième étage, du quatrième étage, du neuvième étage, parce que toutes les issues sont bloquées chez elles. Les hommes qui les attrapent par le bras et les tirent en arrière, les arrachant au vide, puis ferment les volets. Celles qui montent au dix-septième par l’escalier de secours extérieur en espérant trouver un espace plus grand, plus accueillant, une accélération qui caresse leurs fronts. Ceux qui creusent un trou en forêt et rentrent en disant que le chien s’est perdu. Celles qui disparaissent dans l’épaisseur des murs, entre craquelures et lichen, n’osant plus tendre la main. Ceux qui se diluent dans cent litres d’essence pour brûler la route aller et retour. Celles qui escaladent les grues pour marcher à la perche au-dessus des toits. Ceux qui boivent l’eau des étangs. Celles qui arrêtent la lumière. Ceux qui manufacturent l’ombre.

[1] faut-il parler des décennies qui séparent l’écriture des souvenirs et sensations qui en sont le véritable point de départ ?

[2] Une ville au loin avait été écrit à huit mains, en résidence.

Mots-clés

ebook   écrire   ville   Anne Savelli  
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