…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

La peur fait partie de l’usine

mise en ligne : mercredi 5 juin 2019

29 mars 2019

L’usine et la démocratie se sont construits à peu près en même temps — est-ce que je peux dire ça ? La démocratie parlementaire des révolutions des XVIIIé-XXé siècle, il me semble — mais la démocratie s’est toujours faite autour de l’usine, peinant à lui imposer ses lois. L’usine et son fonctionnement hiérarchique comme venu tout droit d’une tradition féodale, sans assemblée, sans élection, avec une centralisation des décisions, l’embauche et la débauche, le respect du règlement intérieur. Un contrat d’asservissement faute de mieux. Le salaire, les droits, il a fallu les faire entrer de force dans l’usine.

Il reste quelque chose de très fort, encore, de la féodalité, au travail. Par exemple. Qui penserait partir à 15 h sans prévenir ? Qui penserait ne pas venir travailler un, deux ou trois jours de suite pour aller au musée, pour se reposer, pour faire du sport ? Qui imaginerait arrêter le travail pour lire un livre ou se mettre à peindre ? Ou encore qui se mettrait à filmer ses collègues au travail dans un documentaire improvisé ? Qui voudrait aller faire un foot dans le parc après la réunion, ou à la place de la réunion ? Qui voudrait créer son entreprise dans l’entreprise pour vendre ses services ou ses créations ? Qui improviserait soudain un bœuf en plein openspace ? Qui aurait soudain l’envie de faire un gâteau pour ses collègues, dans la cuisine ? Qui voudrait faire l’amour dans une salle prévue à cet effet, à réserver sur l’outil de planification ? Qui voudrait discuter, de tout autre chose que du travail, pendant des heures ? Qui voudrait philosopher, organiser un débat, une assemblée ? Qui voudrait monter à la direction et prendre le pouvoir ? L’usine, l’entreprise, comment décrire ce lieu où le travail exerce sa loi du plus fort passée loi civile, où les lois générales de l’extérieur ne s’appliquent pas : liberté d’expression, de presse, de déplacement... Le contrat de travail fonctionne comme une croyance partagée, avec un ensemble de règles sociales suivies par entente réciproque.

Quelqu’un croisé dans la rue vous donne une boîte et vous demande d’assembler les pièces qu’elle contient avant 17 h ; acceptez-vous ? Pour de l’argent peut-être, et parce que vous auriez signé un contrat. Peut-être. C’est plus facile de dire oui à ça dans l’usine. On pourrait imaginer dire oui dans la rue, et non dans l’usine. Avoir un contrat avec la société en général plutôt qu’avec l’entreprise en particulier. Briser le mythe féodal de l’entreprise, du travail. Y déverser une liberté qui n’existe pas non plus en dehors, à ce jour.

C’est le contraire qui se passe. Parce que chaque jour l’entreprise cherche à imposer sa loi féodale au dehors, à gagner sur la liberté de l’extérieur. À faire de L’État une entreprise. À optimiser les dépenses publiques. À créer des obligations, des surveillances, de plus en plus précises pour les pauvres, et des libertés, des licences, de plus en plus floues pour les riches. etc.

Dans L’Établi, Robert Linhart écrit :

La peur fait partie de l’usine, elle en est un rouage vital.

Et plus loin :

Quand il n’y a pas de chef en vue, et que nous oublions les mouchards, ce sont les voitures qui nous surveillent par leur marche rythmée, ce sont nos propres outils qui nous menacent à la moindre inattention, ce sont les engrenages de la chaîne qui nous rappellent brutalement à l’ordre. La dictature des possédants s’exerce ici d’abord par la toute puissance des objets.

Imaginez s’il existait un objet qui puisse continuer à nous surveiller hors de l’usine, du bureau, par sa simple présence, son attraction, sa disponibilité, sa toute-puissance et notre grande impuissance à s’en séparer, imaginez si un tel objet existait, la domination totale qui serait alors exercée sur nous...

Mots-clés

politique   objet   philosophie   travail   Robert Linhart   liberté  
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