…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Homards, nation-startup et planète-usine.

mise en ligne : vendredi 2 août 2019

19 juillet 2019

Les mots du Pouvoir s’imposent, on respire leur puanteur jusqu’à l’infâme habitude, je sais qu’ils grignotent mon intelligence quand par exemple je me surprends à n’avoir aucune réaction à telle phrase pourtant puissamment scandaleuse émise par un ministre, et il en vient chaque jour ou presque — je commence à écrire ce texte le 19 juillet, mais en le relisant le 1er août, de combien aura augmenté le compteur à indignation, l’horreur, la bêtise, l’indécence de ce pouvoir, de ce parti inventé il y a trois ans à peine et devenu d’une violence tellement obscène, à tous les niveaux, de la réforme du chômage jusqu’à la répression disproportionnée frappant en aveugle, ou au hasard on ne sait plus comment dire. Il ne s’agit pas de la violence de ce parti en particulier, regroupement d’apparence hétérogène, d’individus partageant des intérêts communs, phénomène qui reflète bien le système capitaliste en tant qu’entité aux exécutants remplaçables ; et ce parti, LREM, en est la démonstration éclatante.

Comment lutter autrement qu’en écrivant contre leurs mots ? Mais comment trouver les mots, quand parfois il faut, déjà, les retrouver ?

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Je ne voudrais pas employer à tort et à travers le mot "totalitaire" pour désigner la prédominance écrasante de la pensée du Marché, il faudrait un terme pour dire ce qui ne souffre aucune contestation mais avec peu d’interdictions, peu ou pas d’emprisonnement, aucun meurtre ou alors "accidentels", toute chose acceptable en comparaison du pire, avec non pas l’écrasement de l’opposition ou l’interdiction systématique de manifester mais l’autorisation de manifester en prenant le risque d’une charge de police, passée sous silence en coulisse du spectacle.

Il y a l’expression "marché unique", pour désigner le marché européen, et ce mot, "unique", pour dire le tout. Tout ce qui est, est unique, et l’on ne peut choisir autre chose puisqu’il n’y a qu’Un. Dans cet absolu économique, on peut voir par exemple qu’un terme comme "nationalisation", ou "renationalisation", est scandaleux ou ridicule. De telles revendications sont inaudibles. Le régime sourd tape comme un sourd.

Un absolu si total que le mot même de "capitalisme" disparaît. C’est du "libéralisme". Voire du "néo-libéralisme" si l’on est d’extrême-gauche. C’est la "démocratie", autrement. L’idéal serait sans doute que plus aucun terme ne permette de désigner les structures oppressives. Mais le "capitalisme", qu’en est-il ? Tout ce qui arrive ne tombe-t-il pas tout simplement dans la suite historique, mécanique, du capitalisme tel qu’il a toujours été ? Ne pourrait-on pas revenir à ce terme du XIXé siècle pour désigner ce que l’on combat encore aujourd’hui, à l’identique, au XXIé siècle ? C’est à dire :

  • concentration du capital entre les mains des "meilleurs concurrents".
  • propriété privée des moyens de production, c’est à dire que les moyens de productions et d’échange n’appartiennent pas à ceux qui travaillent, mais à ceux qui sont assez riches pour les posséder. Cette tautologie illustre bien l’immanence du capitalisme : "les moyens de productions privés appartiennent à ceux à qui ils appartiennent" ; car il ne saurait en être autrement, n’est-ce pas ?
  • le système économique et social est dominé par les usuriers, les propriétaires d’argent, de foncier et de travail. L’argent ne pouvant se maintenir et se renouveler que s’il est converti, par le travail, en plus-value.

Quant à l’opposition, "opposer", "s’opposer", qu’est-ce que cela veut dire ? Le dictionnaire nous dit "mettre en contraste", "placer face à face", "mettre en concurrence", "faire obstacle", "agir contre". Dans la pratique, l’opposition — ou plus précisément les partis qui ont ce privilège d’être désignés comme "opposition" — est incluse au Marché et cherche des voies internes au capitalisme pour s’exprimer : participer aux mêmes scrutins, partager les sièges d’une même assemblée, se relayer sur les mêmes plateaux télé et radio. C’est effectivement du "face à face". Jusqu’à proposer des nationalisations mais dans un moule identique, ou ressemblant, à s’y méprendre.

On voit par exemple avec l’affaire Rugy des dîners privés payés avec l’argent public, et de comment ils s’en défendent, de comment ils sont soutenus, de comment ça se passait, que ces gens n’ont aucune limite. Cette absence de limite est à chercher aussi dans la structure où ils s’inscrivent, où ils exercent, d’où ils sont parfois nés et où ils ont en tout cas accédé, et où ils travaillent et vivent. Comme si n’importe qui à leur place venait nécessairement du même milieu et se retrouvait dans la situation identique où du homard est servi à sa table par des fonctionnaires de l’État. Toutes ces personnes sont élues, nommées, recommandées, se sont battues pour être à cette place parce qu’elles savent que du homard leur sera servi, un jour ou l’autre. Et tant que le homard pourra être servi, avec des couverts en argent et un vin à cinq cent euros, sur une nappe blanche et brodée, il y aura des Rugy pour venir corps et âme maintenir le système du Marché et ses Institutions Démocratiques. Et s’il n’y en pas qui viennent pour ça, celles et ceux qui viendront à leur place dans leur fauteuil se feront de toute façon servir du homard, qu’ils le veuillent ou non.

Concernant la Révolution, celle qui renverse le capitalisme, dans la pratique il devient très difficile de voir ce que ça pourrait signifier. Par exemple pour réquisitionner les richesses, il est extrêmement présomptueux de penser que cela sera possible. Où est l’argent ? Dans quel pays, dans quel coffre, dans quel ligne de compte de quel serveur de données ?

Une opposition ne peut être réelle que si elle vise cet objectif définitif et dangereux : prendre en charge de ne pas savoir où elle va. Il ne doit pas s’agir d’un projet soumis à l’approbation, mais d’une destruction inconditionnelle des structures (pour faire aussi une tautologie) qui permettent encore aujourd’hui cette domination multiple : économique, sociale, raciale, sexiste. Mais de façon pratique, encore une fois, je n’arrive pas à entendre ce que ça exprime.

Sur l’économie, par exemple, aujourd’hui, je préfère partir du principe que l’argent est perdu. Que ces gens sont hors du monde. Ou nous en dehors du leur. Ignorer leurs structures et leurs représentants, leurs acteurs élus ou nommés, et agir en dehors. Imaginer que, comme on sort le soir "de l’usine" pour quelques heures de repos et d’oubli, il est possible ou qu’il faut s’arranger pour que soit possible de sortir du capitalisme, ne serait-ce qu’un instant, ou un weekend, en sachant qu’on y est encore, ou que c’est là encore tout autour, mais essayer de faire grandir quelque chose dans cet intervalle. Et c’est difficile car tout travailleur, dans l’idéal, il faudrait qu’il soit toujours à la chaîne, à sa place, ou alors à sa place de consommateur, mais toute autre place est suspecte, soumise à contrôle de police.

La seule opposition possible n’est pas qu’une opposition au marché (qui s’écrit avec une capitale, le Marché) ce n’est peut-être pas ce qu’on appelait encore récemment "la Révolution", c’est probablement quelque chose qui s’inscrit d’une part en dehors de toute structure institutionnelle (élection, représentation,...) et qui cherche à s’en passer, et d’autre part qui entend remplacer ces structures oppressives du Marché par les nouvelles structures en Marge. Mais les remplacer sans prétendre avoir le "pouvoir" de les remplacer, ni prétendre prendre le pouvoir pour les remplacer. Il faut placer la question de l’impuissance [1] au cœur. C’est peut-être ce qu’a compris le gouvernement quand il a envoyé des CRS et des pelleteuses détruire une chèvrerie et toute la ZAD, peut-être par peur que cela montre l’exemple ?

Photo Thierry Pasquet pour Libé.

Comment faire exactement, je ne sais pas, il n’est pas question ici d’inventer quelque chose, mais je me dis que c’est ce qu’il se passe déjà avec les syndicats par exemple, qui à la différence des partis politiques par rapport à l’État, sont dans une situation extérieure par rapport à l’entreprise — sauf à signer un accord là où il faudrait continuer de s’y opposer. Les associations d’aide aux démunis, aux migrants, sont aussi dans cette position à la fois extérieure et de lutte, et des lois sont parfois issues de leurs réflexions qui font effectivement changer les choses (le RMI, le Droit au Logement opposable, la CMU...), comme un syndicat peut empêcher une loi néfaste, tandis qu’un parti d’opposition ne peut que convoiter le Pouvoir pour agir. Je ne crois pas, ou plus, que le mouvement des Gilets Jaunes soit ce pas de côté tellement ce qui était positif de construction en marge a été tellement, un comble, mis de côté, à part, et ignoré par de soi-disantes "figures" du mouvement, dans le même temps exposées par les principaux médias de presse, figures qui sont pour la plupart d’obscur complotistes fascisants (partout où il y a ce discours anti-syndical dégoûtant).

Agamben dit qu’un pouvoir cesse quand il cesse de donner des Ordres [2]. Que se passe-t-il en l’absence d’obéissance ? Agamben semble dire que cet état est impossible, qu’il y aura toujours exécution à partir du moment où l’Ordre est donné, qu’en dernier recours c’est sans Ordre qu’il ne peut pas y avoir d’exécution, et sans Ordre seulement. Il a raison, sans doute, alors s’il n’est pas possible de briser cette chaîne, plutôt s’en défaire en glissant au travers, vivre à côté, est-ce que l’Ordre finira par ne pas être exécuté ? Et le Pouvoir affaibli ? Malheureusement la question reste entière.

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À vouloir gouverner un pays comme une entreprise il ne faut pas s’étonner de voir apparaître non plus seulement un discours unique et totalitaire (voir remarque plus haut), mais une action qui l’accompagne de plus en plus arbitraire, guidée, étriquée et finalement violente. Parce qu’une entreprise a un but : "notre projet" est unique, il a gagné sur les autres comme un athlète, par la force, par cette mythologie ringarde mais toujours promue partout qu’est la loi du plus fort comme loi indépassable. Une entreprise ne peut souffrir ce qui est différent. Un constructeur automobile ne va pas se mettre à cultiver du blé. Il y a cependant ce qu’on appelle la diversification, qui consiste précisément, pour un constructeur automobile, non pas à cultiver du blé, mais à vendre de l’argent, de l’assurance, et pourquoi pas, investir ses bénéfices, précisément, dans le blé. Pourtant, dans l’entreprise, malgré cette diversification, le cadre reste orienté, et si l’on fait commerce de tout alors il s’agit de ne faire que ça, du commerce, rien d’autre. Et étendre ce commerce à l’appareil d’Etat c’est prolongement de la diversification : l’État devient un marché comme un autre, les entreprises et l’esprit petit-bourgeois des entrepreneurs s’en emparent et donc il faudra au sein de l’État ne plus faire que commerce, parler commerce, légiférer commerce etc. Vendre des voitures et du blé, mais vendre. Un salarié dans le bureau d’une entreprise qui produit du K ne va pas occuper une salle de réunion pour autre chose que pour penser à fabriquer et vendre du K. S’il décide de réserver une salle de réunion pour se reposer, produire un film ou fabriquer du B, il risque une punition jusqu’au licenciement. [3] Si l’État dépense de l’argent pour autre chose que du K, alors il faut "réformer" l’État et faire en sorte que cette dépense publique devienne un bénéfice privé.


Extrait d’une lecture en cours, La Préparation du roman, Roland Barthes.

Pas de temps libre, pas de culture, pas de réflexion en dehors de l’objectif, une impossibilité de dire autre chose, un monde à part à l’intérieur du monde et qui cherche à phagocyter ce monde autour [4], à propager à l’extérieur une réorganisation complète de la société d’où il faut bannir tout ce qui n’est pas rentable, tout ce qui ne rentre pas dans le programme prévu (quel est-il ? on ne sait pas : marché libre, concurrence, cela me semble de plus en plus obscur), tout ce qui ne permet pas d’aller vers ça et d’améliorer, d’optimiser, de faire mieux ce pour quoi on fait (on fait quoi ? marché libre, concurrence, donc privatisation, entreprisation de la société) et donc la culture par exemple, tout ce qui relève d’une activité intellectuelle en particulier (parce que réfléchir c’est finir par comprendre que tout cela ne va pas) est à la fois vain et destructeur, est à bannir car en plus d’être une perte de temps, d’argent, cela va contre le "projet". Depuis quand la cupidité, l’avarice, sont devenues des qualités ?

L’aveuglement au niveau de l’État est total, l’opposition est aussi impossible pour cette raison : les ministres, les députés qui votent les lois, n’œuvrent "ni pour le bien ni pour le mal, mais pour le Fonctionnement" [5] et on ne peut s’opposer au "Fonctionnement" sans être un dangereux anarchiste.

Les chefs d’entreprises se sont fait avec beaucoup de facilité aux conditions de travail des ouvriers dans les usines. D’une certaines façon les conditions de travail difficile de l’usine, la fumée, le bruit, la chaleur, les accidents, les maladies du travail, la durée de vie réduite, étaient des conséquences du mode de vie des patrons : l’usine est nécessaire pour faire travailler l’argent, trouver du profit, créer les artefacts à vendre sur des marchés toujours à étendre. De la même façon les riches d’aujourd’hui, les patrons de multinationales produisant là-bas et vendant ici, et avec eux les chefs d’État et leurs ministres promulgant les lois [6] rendant cela possible, légal, "normal", se font aux conditions de vie des populations pendant les vagues de chaleur, les inondations, les épidémies et tout ce que connaît comme bouleversement la planète devenue usine. Le homard au bout du lèvres, la main sur la matraque, ces gens là ne changeront pas.

[1] Voir ici.

[2] "Un pouvoir ne tombe pas quand on ne lui obéit plus ou plus complètement, mais quand il cesse de donner des ordres." — Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le commandement. cf. ici.

[3] Sauf si c’est un film de propagande pour du K, ou que B permet de vendre K, peut-être. On trouve parfois des salles de repos dans certaines entreprises.

[4] voir ici.

[5] expression prise à Laurent Graff, dans La Méthode Sisik, Chez le Dilettante, 2018.

[6] à propos du CETA, en plus des risques évidents de privatisations accélérées des secteurs publics, il y a l’absence de prise en compte contraignante des impacts sur l’environnement, et aussi Que Choisir déclare que "Le risque est grand de voir les intérêts commerciaux prendre l’ascendant sur les réglementations nationales qui protègent les consommateurs. LaTribune. On remplacera "consommateurs" par "citoyens" bien sûr pour généraliser l’essence du traité.

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