…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Fouqué, Marin. 77.

mise en ligne : lundi 26 août 2019

Le silence du 77, il devient insoutenable la nuit. La nationale qui retient son souffle et les pylônes qui grésillent comme une main appuyée sur une plaque allumée. Haute tension. On attend le cri.

*

Fonce dans le tas. Seule. Une ruée à elle seule. Coudes dans le nez, poings dans le bide, crocs dans le cou, ça battait son propre rythme, même Enzo qui faisait du solfège en conservatoire il aurait pas su comment l’écrire. Nous, on écoutait, planqués dans les buissons. Pas un son de sa bouche. Y a pas un son qui sortait de sa bouche, à la fille Novembre. Pas un cri, pas un râle, jamais de gémissements. Juste son souffle.

*

Les minutes passaient, debout en bordure de route sur le seuil de l’abri, tous les trois en ligne, à scruter tête en avant comme l’arbitre de tennis, gauche, droite, gauche, droite, les deux entrées de routes, là d’où ça pouvait venir et j’avais envie de pisser et le doute me prenait. La terre grasse que l’on savait marron nous apparaissait comme bleutée sous la lune, cette nuit-là, et nos visages aussi. Autour de nous, le silence. Le silence du 77. Rien que le bruit de la terre, le grésillement des pylônes et le ronronnement permanent de la nationale derrière les grands champs, derrière le Gros Chêne, derrière l’obscur du bois de Chailly, derrière la noire ligne d’horizon, ronronnement sourdine de la nationale entrecoupé d’aboiements, çà et là, les chiens tirant sur leurs colliers, carillonnant de leurs chaînes, se répondant par écho de clôture en clôture, aboiements qui traversent les terres grasses du 77 comme les puissantes lumières rouges à notre droite de l’antenne électrique du mont et les timides scintillements des rues désertes du bourg dans le lointain.

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Alors un matin, naturellement, comme y en a qui décident de se foutre sous un train, je suis resté sur le banc.

 

77. Marin Fouqué, Actes Sud. 2019.

Mots-clés

distance   Moret-sur-Loing   son   campagne   Marin Fouqué  
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