…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Un été du Réchauffement

mise en ligne : dimanche 1er septembre 2019

août 2019

La montagne en été, avec tout l’hiver qui est encore là, installé, les remontées mécaniques, les trottoirs de caoutchouc antidérapant, les devantures louant des skis, les signalétiques inamovibles aux flocons de neige. C’est bien la station d’hiver, d’un hiver permanent, qui fonctionne là en mode estival, avec les locations de VTT et de trottinherbes électriques, les trampolines, le sable sur le terrain de volley, les Mr Freeze et la gym en musique sur la place dite de "La Croisette". Tout ce qui est d’hiver et qui fonctionne en été, et tout ce qui est installé là temporairement en attendant le retour du froid, remontées mécaniques pour randonneurs et cyclistes, pistes de luges sur rail, poneys loués pour la saison, promenade de vingt minutes sur l’habituel jardin de neige, tir à l’arc, terrain de basket ; tout est déjà prêt pour les étés du Réchauffement, quand il n’y aura plus d’hiver mais des vagues de chaleur caniculaires de plusieurs années prédites avec une précision de 70% à quatre ans d’avance. Le patrouilleur qui m’a redescendu en 4x4 après ma chute de VTT me raconte qu’il y a vingt ans il skiait, en plein été, sur un glacier près d’ici, mais plus maintenant. Les neiges éternelles qui partent, années après année, c’est à vue d’œil.

Le café au comptoir, à emporter, ou en terrasse est au même prix : 1 € 90. La nourriture est bas de gamme, mais les prix haut de gamme. Quand c’est le patron qui encaisse, et pas les serveuses intérimaires de la saison qui sont elles-mêmes étonnées de vendre des sucettes Chupa Chups à 1€ pièce, alors son regard, sa main qui prend la monnaie, non, qui ne prend pas la monnaie mais l’attrape, s’en empare, la dérobe presque, son buste en avant, sa moue de dédain et de convoitise à la fois, tout est détestable, nausée. Le prix de l’immobilier monte jusqu’à 8000 € le m² pour des grands chalets familiaux, comme dans certains quartiers de Paris.

Plus loin, le long d’un sentier bordé de bruyères, les bloc de bétons empilés pour la piste d’hiver, destinés à être enterrés ou mi-enterrés/mi-enneigés, pour les canons à neige, et cette solitude des canons à neige, l’été, désactivés au contraire de certains télésièges et télécabines, de manière absurde finalement, puisqu’ils pourraient fonctionner très bien et rendre à ces montagnes leur permanence, leur lutte contre le réchauffement avec une pellicule de neige fabriquée. De l’eau prise dans la source, mélangée à une préparation à base de bactéries parfois, avais-je lu, où ?, de manière à faire précipitation, cristaux bien formés, et ils fondraient là, magnifiquement au soleil de 24 °C.

Et puis s’asseoir, regarder la vallée, la distance immense jusqu’à laquelle mon regard peut porter. Ne plus penser à rien, respirer, un peu. Ici, on fabrique le paysage à la grue avec des silos de ciment.

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