…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Suicide retard

mise en ligne : lundi 7 octobre 2019

3 octobre 2019

Le stress créé sur les parents quand, au dernier moment comme ce matin, certains enseignants font grève sans avoir prévenu comme d’autres, pour aller à Bobigny avec leurs collègues de Seine-Saint-Denis suite au suicide d’une directrice d’école maternelle et que la foule des parents devant la grille tourne en rond, la plupart mécontents, tous désemparés, se demandant que faire, constatant le nombre d’enfants et le peu d’enseignants venus pour la journée.

Ce stress : c’est celui de l’employé, c’est un stress d’habitude, le stress du il-faut-aller-bosser no matter what dans un garde-à-vous militaire, c’est ce stress économique qui tombe, avec la peur, ce matin-là, entre la grille tenue par la directrice et les mobiliers urbains anti-parking et anti-voiture-piégée, face à ce qui promet d’être une journée passée entre la cour de récréation, la salle vidéo et la bibliothèque.

Alors ça discute, devant la grille, sur le "et comment on fait nous", sur le "ils sont censés prévenir", parce que "telle maîtresse a bien prévenu, elle, dans le cahier", au lieu de discuter sur le : "il faut que mon patron comprenne", et le patron, chacun le saurait, comprendrait que "le bien de l’enfant passe d’abord je vais le garder aujourd’hui", ou "je devrais pouvoir ne pas aller travailler dans un tel cas sans que ce soit un risque pour moi" etc. Alors qu’on parle d’une journée, une seule journée où il ne faudrait pas aller pointer au bureau, mais la peur instillée est là, c’est contre l’origine de cette peur qu’il faudrait lutter. Comment une société peut-elle à ce point faire trembler de rater une journée ? On dira qu’il y a plusieurs journées de grève par an, on répondra que la priorité paraît bien mal placée. Sauf à travailler à l’hôpital par exemple, au service des urgences. Ou au lycée, au collège etc., si l’on est professeur et qu’il faut rejoindre sa classe ensuite car 25 à 35 individus vous attendent. Il y a des parents concernés par cette urgence, mais tout le monde a peur.

Qu’un employé soit aussi stressé par un banal défaut d’emploi du temps me paraît inquiétant sur l’état de notre société, à négliger ainsi l’éducation. Or, c’est justement le sujet de cette grève : l’éducation, comment privilégier l’éducation au-dessus d’autres considérations économiques la plupart du temps (réduire, réduire, optimiser, envoyer des indicateurs, surveiller, mesurer, réduire, réduire). Il y a eu un suicide mais cela semble naturel, accidentel ; c’est structurel, c’est la tendance, on n’y peut rien parce qu’il faut bien produire, comme si le suicide d’une directrice de maternelle était plus tolérable qu’un retard.

Mots-clés

enfance   travail  
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