…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

Écrire après, 2

mise en ligne : dimanche 27 octobre 2019

17 octobre 2019 [1]

Malgré plusieurs textes en route, après finalisation de L’Homme heureux je me sens un peu perdu, démuni, vidé. Or ces textes en route existent, bien qu’ils soient courts. Je les considère mal et c’est l’effet du format roman, ce format roi qui jette son ombre sur tout le reste, les petits textes, les textes courts, ces riens. Après Village, j’ai enchaîné un autre livre à mon rythme lent, et ça y est, j’ai l’impression d’écrire "du roman", d’être là-dedans comme on est dans la finance. Mais non, ce sont aussi bien deux exceptions dont il faut me méfier. Je ne dois pas me mettre à déconsidérer ou redouter l’écriture courte qui a toujours été — j’emploie une grande expression — au "centre de mon travail", et continuer à chercher les formes qui conviennent le mieux à ce qui me vient là, d’écrire. Et ce texte de 2008 retrouvé, qui n’est plus ma langue, c’est peut-être ça qu’il me dit, de me concentrer à nouveau, peut-être, sur autre chose que l’écriture longue, et les textes en route que j’ai vont accompagner ce mouvement, je pense.

*

Et puis lire, aussi lire, même de façon anarchique, quelques pages dans un livre, quelques autres dans un autre, jusqu’à une phrase prise ici ou là, comme dans Icebergs de Tanguy Viel, dans son texte "le démon de la citation", où il explique dans quelles conditions il a créé un fichier de citations sur son ordinateur, un fichier d’autant de "chocs" :

Je me souviens très bien des premières citations que j’ai notées dans le fichier en question, quand j’ai commencé à comprendre que le véritable peuplement de la pensée pouvait aussi venir de cette gigantesque bombe à fragmentations de lectures anarchiques qui peu à peu refleurissent la jachère. Et il n’y eut pas de hasard ni de mystère à ce que la première d’entre elles fût une phrase de Thomas Bernhard, non seulement parce que j’ai toujours aimé par-dessus tout le fiévreux et ardent Thomas Bernhard mais aussi parce que je me suis reconnu, plus encore que d’habitude, dans une phrase qui clôt l’un de ses romans, La Plâtrière, dans lequel le personnage principal, un dénommé Konrad, a projeté tout le long du livre d’écrire un essai qu’il comprend désormais qu’il n’écrira jamais. "Konrad avait dit à Fro, écrit Bernhard, qu’il avait à présent une certitude : le moment idéal — sans parler du moment idéalissime — pour écrire son Essai n’existait pas[...]. Comme des milliers de gens avant lui, il avait cédé à la folie de croire qu’un jour, en un instant unique, au moment optimum, il pourrait enfin matérialiser sa pensée, grâce à sa rédaction logique et concentrée."
C’est à cette phrase elle-même en vérité que je dois d’avoir ouvert ce fichier, parce que j’ai ressenti si fort la violence du verdict tombé sur Konrad, la menace qui pesait ainsi sur quiconque rêve d’écrire tel ou tel livre sans s’y mettre vraiment, qu’alors je me suis dit qu’en la recopiant, en basculant le contenu de ma lecture sur le papier, je conjurais le mauvais sort. En recopiant cette phrase, au fond, j’ai cessé d’attendre le moment idéalissime, de sorte qu’en l’état même de ma pensée désarmée, j’ai posée sur la page une première pierre, fût-elle le pur miroir de mon empêchement. Depuis, régulièrement, je me poste devant ma bibliothèque, j’ouvre des livres, et j’en vois jaillir cette grande confrérie du vide, venue éclairer ma propre nuit mentale, habillant pour un instant "ma pensée nue et grelottante". Cette formule aussi, je l’ai volée, cette fois à Charles Du Bos, lorsqu’il écrit plus exactement : "Si l’homme n’était soutenu dans l’effort d’écrire par le voile d’illusions que tisse autour de sa pensée le travail même qu’il déploie pour l’exprimer, il verrait sa pensée nue et grelottante et il ne pourrait en supporter le vide et la vanité."
En insérant cette phrase ici même, au moment de la recopier, je suis pris d’une intense émotion, la tête me tourne presque, car peut-être je n’ai jamais lu ni ressenti, en lisant une phrase, un tel degré de vérité, de profondeur et d’injonction, je veux dire : c’est une phrase qui oblige toutes les phrases lues à faire cela, empêcher que la pensée se retrouve nue et grelottante, lui inventer mille reflets et masques divers qui finiront par être, au fond, la substance d’elle, sa mémoire et son épaisseur propre.

[1] Comme une suite de ce texte.

Mots-clés

en cours   écrire   Tanguy Viel  
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