…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

C’était un temps de cabines téléphoniques et de moments perdus

mise en ligne : vendredi 29 novembre 2019

27 novembre 2019

C’était un temps de cabines téléphoniques et de moments perdus.

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Nous vivons une époque de libertés si intenses que n’importe qui désormais peut choisir parmi de nombreuses alternatives de faits, celui ou ceux qui lui conviennent mieux.

Comme une intelligence artificielle, faite de réseaux de neurones statistiques, mais mal réglée, incapable de voir, ensemble, la direction où aller, vers la satisfaction des besoins élémentaires de tous, et à la place le hasard, l’éloignement, le n’importe quoi est choisi plutôt qu’autre chose comme un interminable jeu de pile ou face sans âme et même plutôt sombre et idiot.

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Un WTF social de chaque jour.

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Au moment où je tape le dernier "4" de mon code de carte bancaire, je vois s’afficher, sur l’écran du distributeur automatique de billet de rue (DAB), le numéro "9", mis en relief sur le pavé numérique animé, illustration d’attente présenté par le programme (installé sur un système Microsoft Windows probablement, et rien que ça, niveau sécurité, je ne sais pas si ça me fait rire ou si ça me fait peur) et je me dis que j’ai raté mon code, j’ai tapé "9" au lieu de "4" et ça me met dans une rage folle contre le système bancaire dans son ensemble et je commence à taper sur cet écran blindé, qui ne faisait qu’afficher aléatoirement les touches virtuelles enfoncées pour faire semblant d’attendre, je tape sur cet écran résistant au froid, à la canicule, au déficit et au désespoir, je tape et quelqu’un dans la rue qui passait là, vous voyez, me touche l’épaule en disant quelque chose comme "oh la, oh la" comme on dit à un cheval, un canasson, une bête de somme, et je me retourne et lui en colle une façon ruade, alors il s’éloigne et je m’approche quand même, menaçant, il trace, et je vois une poubelle de travers sur le trottoir encore quelques coups de pieds dedans, mais c’est un peu long, quelque chose sonne ou tinte, et, oui, elle cède, j’attrape cette tige de métal bien rigide et fracasse l’écran incassable qui ne casse pas, me prend comme un coup de courant par les bras jusqu’aux épaules et par terre je me repose un instant en regardant le ciel. Il y a de beaux nuages blancs effilés qui se dissolvent dans le bleu ciel du ciel. L’appareil, le DAB, sonne. Ma carte est sortie avec mes billets, j’attrape les trente euros avant qu’ils ne disparaissent au bout d’un certain temps, et à ce moment-là, précisément, à quelques centimètres de mes doigts, ils sont avalés et ma carte avec, le système bancaire est alors bien content de me persécuter mais c’est jour ouvré aujourd’hui et l’agence est ouverte n’est-ce pas, et j’ai toujours une barre de fer dans la main. Il faut sonner, ding dong, personne n’a rien vu pour l’instant, ça s’ouvre. Que faire ?

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Que faire avec une banque ? Que faire avec le système bancaire international ? Que faire avec le capitalisme ? Taper dessus jusqu’à ce qu’il arrête ?

— La discussion depuis cent cinquante ou deux cent ans ne donne apparemment rien ou alors on ne m’a pas dit, ah !
Je me rend compte que je crie ça dans l’agence et trois visages se tournent vers moi interloqués, effrayés, la peur peut changer de camp je viens d’en faire la démonstration. Ce n’est pas très difficile. Une phrase bien placée, un barre de fer dans la main. Le capitalisme tient peut-être à ça : que trop peu de monde tienne une barre de fer dans la main au cœur du système bancaire. Et cela manque bien sûr également dans les sièges sociaux des banques et des grandes entreprises. Et les institutions, on en fait quoi ? J’imagine la même chose mais par où commencer ?

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Et puis c’est long de détruire une agence bancaire, seul. Les bureaux sont finalement assez résistant — à part le verre et les écrans d’ordinateurs (enfin !). Et la police plutôt rapide. Elle est armée aussi, et aime ça, c’est son métier, sa formation, son horizon, sa raison d’être. Taper est alors autorisé, sans relâche et sans aucune autre police qui viendrait l’arrêter, non. Pour pouvoir taper, casser, détruire, il faut être un Etat, une entreprise, faire ça sur un plan structurel large, pas physiquement mais économiquement et socialement, avec une perversion calculée et formalisée, paraphée, devant notaire, et alors ça passe très bien. Ensuite l’autre possibilité est de taper, casser, massacrer, quiconque s’opposerait à la première violence, avec des matraques autorisées, des bottes assermentées, des gants plastifiés aux normes. Deux violences parfaitement légales et promues au rang d’art de vivre, de modèle de société, de rempart pour protéger la démocratie. Et ça prend le temps que ça veut, il y a des moyens pour ça et c’est la vie telle qu’elle est et mes quelques billets sont restés sur mon compte car la banque applique un principe honnête de non-rancune qui j’avoue m’est bien utile car je peux toujours, maintenant que je suis guéri et libre, aller à n’importe quel DAB retrouver ces billets que je voulais extraire de mon compte en banque pour acheter — j’ai oublié d’ailleurs, ce que je voulais acheter exactement, je ne sais plus. J’allais peut-être faire les courses ou acheter un livre à la librairie ?

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