…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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L’enfance dans une cuillère

mise en ligne : jeudi 18 mars 2010

Le yaourt crème et confiture danone pose un dilemme, voire un trilemme, bref une situation insoluble qui ne trouvera solution que dans la consommation complète du phénomène ; et c’est le même problème pour le yaourt mousse et confiture du même fournisseur qui comme le précédent pose sur les fruits une épaisse nappe blanche. Je préfère pour ma part aborder la question de celui moussu, nous goûterons plus loin pourquoi. Faut-il manger d’abord la mousse puis la confiture ? Ou mélanger à chaque cuillérée ? Ou manger d’abord la confiture puis la mousse ? Dans tous les cas se pose la question du mélange, de cette frontière incertaine entre le blanc et le rouge (j’en mange un à la confiture de framboise), comment savoir à l’avance où s’arrêter ou jusqu’où continuer pour atteindre le but que, silencieusement nous nous sommes fixés ? Il faut, quelle que soit l’aptitude de chacun à traverser les strates et la volonté fixée (croit-on) au départ, entamer la neige épaisse. Maintenant ce qui se passe est très grave car le bruit de chuintement rappelle le pied s’enfonçant dans une neige d’hiver, un bruit infime au contact de la semelle, qui s’amplifie en se durcissant, s’arrête brusquement sans écho ; amorti. La presque respiration du sol neigeux est reproduite à la perfection par ce produit en pot, pot de plastique, plastique opaque ou transparent ou translucide, pot de terre ou de carton, étiquette ou pas mais probablement étiquette, autant d’emballages qui dépendent des décisions marketing ayant prévalu à ce qui sous notre cuillère devient incertain, fluctuant, frustrant et plaisant, calorique et mystérieux mais toujours conforme au cahier des charges. Ce bruit qui nous ramène brusquement en arrière, aux jeux d’enfants dans la neige, à la découverte de cet élément rare, hivernal, fade et froid, ce bruit qui nous fait fermer les yeux pour revivre quelques instants cette époque révolue, ce bruit qui, lorsque nous avançons la cuillère vers notre bouche nous rappelle aussi des mousses aux chocolats faite maison gonflées d’alvéoles minuscules qui savaient elles aussi ce qu’était la neige lorsque notre mère la servait fièrement en annonçant que cette fois-ci elle était bien réussie car les œufs en neige avaient été battus bien fermes, car le mélange avait été un plaisir et une facilité, ce bruit désormais calibré vendu par quatre c’est la madeleine et le thé de la tante Léonie devenue outil commercial lancé en série sur des tapis roulants avec la dose exacte de gomme de xanthane. Ce bruit dans la bouche enfin qui s’écrase fermement et grésille sur la langue et nous fait ouvrir les yeux qui se baissent sur le pot avec bonheur : il en reste ! Et nous revenons poser la cuillère, hésitant : faut-il donc terminer par cette divine mousse ou par la confiture qui devient soudain moins attrayante ? C’est la qu’un essai de mélange vient combler notre langue, nous prouvant que la confiture ne mourra jamais, qu’elle soit rangée dans un placard, inaccessible sans l’aide d’une chaise et de l’absence parentale, ou sous une mousse qui ne fait désirer qu’elle. Les questions se multiplient autour de ces combinaisons, et plus elles se posent, plus la matière sur laquelle elles se reposent se réduit en augmentant l’étendue du problème ; les mots se multiplient tandis que s’amenuisent la mousse et la confiture, chaque bouchée apporte une angoisse croissante, jusqu’à ce que le pot soit vide et nous devant coi, tout vocabulaire enfuit, mais notre œil déjà se tourne vers le frigidaire. Danone, danone, danone. Danone est à nous, c’est ce que nous pouvons dire, comme de nombreuses autres marques, après toutes ces années, danone est à nous, litanie qui nous donne danone, s’abandonner à cette prière, harponner danone et sa fabrique de neige.

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