…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Tout un spectacle

mise en ligne : jeudi 25 mars 2010

La canette de coca-cola (ce mot pétille déjà en vous coca, avant de couler cola), lorsqu’on la décapsule (après le pschitt !, dégagement d’air comme du ténor qui se vocalise) en dégageant la languette métallique nous fait à l’oreille résonner infimement toutes ses bulles dont le pop de chacune vient contre notre tympan doucement éclater, l’harmonie de tous ces cris soufflés dure peu et elle est accompagnée par le bruit métallique de la languette qui se détache du semblable métal qui forme la canette. Cela donne un accord symphonique à l’avant-boire, comme une cymbale vibre dans l’air nappé d’un frottement des cordes. Jusqu’au-dessus de l’alvéole crépite le liquide, des artifices sucrés ou aspartamés fourmillent dans l’air, volettent un instant avant d’éclater eux-aussi, s’évanouissant dans ce nuage gazeux. L’oreille déjà rassasiée de cette orchestration, l’œil commence à apprécier, le palais attend son tour, mais il est à nouveau temps de satisfaire l’ouïe en versant dans un verre préalablement rempli de trois ou quatre glaçons, le liquide pétillant. C’est comme si l’on jouait forte la partie lente de tout à l’heure. Tout l’orchestre cascade contre les glaçons et contre le verre avec un nouvel instrument liquide et caramel, et la symphonie repart depuis les aigus et à mesure le verre se remplit en arpège vers les graves tandis que le liquide l’emporte sur les bulles, étouffant leur son piquant de sa capacité d’absorption sonore quand soudain les percussions des glaçons craquent en dessinant des lignes brisées à leur surface (notre coca n’était pas si frais que nous le pensions et c’est tant mieux) dans un mince fracas que rend possible l’espace du verre maintenant comblé et remuant encore ; nous voilà prêt à démontrer notre capacité d’absorption. Il existe bien entendu une possibilité, certes peu civilisée, de boire son coca-cola : sans verre, à même la canette. Le dégoût (c’est bien cela qui me prend si j’y songe, littéralement : manque de goût et répugnance) s’empare de moi et m’empêche de mettre mes lèvres contre le métal usiné, m’empêche de perdre l’essentiel de la boisson qui réside en son spectacle, m’empêche de rester sourd à ce qui vaut à peine d’être bu. Le verre (quelque soit sa couleur) est l’interface essentielle qui donne au coca toute sa richesse et sans lui le boire est insignifiant. Mieux avoir le verre sans le sirop, au moins a-t-on l’espoir de le remplir un jour ?

Nous aurions pu ici discourir d’autres eaux colorées (orangina par exemple mais son amplitude sonore est moindre), frémissantes (perrier par exemple mais la limpidité aurait nuit au propos) ou émoustillantes (le champagne mais il n’existe pas en canette, et quand bien même il existerait sous cette forme, nous préférerions avec force l’immodération des mots à la modération de l’alcool) ou autres encore ; mais le coca-cola nous a semblé le plus à même de véhiculer cette bonne parole, comme un support plus voyant et mieux lisible, sans compter qu’il allie le mystère au risque, la célébrité à la simplicité, l’évidence aux secrets de fabrication.

Dans les précautions d’emploi, poursuivons. Ce n’est pas non plus le moment de tourner le regard vers la liste des ingrédients : inutile de se couper la soif d’informations tronquées et subordonnées au secret industriel. Non, ce n’est pas le moment de vouloir goûter avec nos pupilles ce que le sucre ou l’aspartam vont faire à nos papilles ; non, c’est simplement le moment, yeux fermés, d’imaginer, dans sa bouche et dans son ventre, se reproduire le merveilleux spectacle que nous venons de dévorer, les yeux et les oreilles grandes ouverts ; à moins que ça ne soit le spectacle qui nous ai dévoré les yeux et les oreilles.

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1 Message

  • Tout un spectacle 26 mars 2010 14:11, par cécile portier

    on dit aux enfants : ceci est à toucher avec les yeux
    Ici, il s’agit de boire avec les oreilles
    Quel est le petit poisson noyé ensuite ?

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