…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Le vrai repos

mise en ligne : samedi 27 mars 2010

Beaucoup dépend des heures, beaucoup dépend d’un choix : car le bouton est dessus. Mais pas seulement, car nous savons. Nous savons ce que cela fait. Nous savons qu’il existe un espace et un temps où se perdre, comme le contemplateur des merveilleux nuages.

C’est devant que l’on s’assoit. Sur le canapé, dans un fauteuil ou par terre sur le parquet, la moquette, le tapis, le carrelage s’il le faut ou sur le sable dur à même la terre, ou sur le trottoir, la nuit, le dos contre la poubelle ou l’abribus devant la vitrine, ou affalé sur un ou plusieurs coussins, ou sur un pouf, mais devant elle. Debout ne serait pas la même chose car nous voulons ici nous soumettre entièrement à sa luminosité. Quand le soir nous passons dans la rue et que par une fenêtre nous voyons un intérieur éclairé d’une lueur aux contours flous et changeants, nous connaissons tout de suite ce qui provoque ce nimbe bleuté. Nous savons alors que tout à l’heure, c’est devant elle que nous allons nous asseoir, nous allonger, nous relâcher, yeux tendus vers elle, le reste du corps lâche sur la mousse et les rembourrages. Nous serons là, offerts, devant cet autel lumineux, les membres au repos, les yeux actifs mais hors-contrôle. En notre conscience tout s’endort et seuls nos yeux vivent, seul notre corps immobile paraît s’imprégner à travers les yeux mobiles de cette thérapie oculaire. Le cerveau court-circuité et le corps arrêté, c’est en fait le reptile en nous paresseux sauvage sur ses gardes qui s’abreuve des images d’un monde que, tel les animaux que nous fûmes avant de redresser l’échine et d’avoir conscience de notre conscience, nous regardons sans comprendre.

Le temps n’est plus le même. Ce temps qui défile sous nos yeux est différent, plus long que le temps de la vie : il s’autorise les ellipses, les bonds en avant et en arrière. Une année peut passer en quelques heures. En moins d’une heure nous savons tout de la vie d’un grand homme ou, dans le même temps, d’une civilisation disparue. Il suffira de dix minutes pour retracer ce qu’un siècle fut. Le passé même lointain est accessible en quelques images. L’avenir peut se dessiner sous nos yeux dans toutes les formes présagées qui lui conviennent. Parfois une minute passe en une minute et c’est la même minute qui s’écoule en direct pour nous et pour l’image mise en scène devant nous. Nous y sommes, cette simultanéité est un gain précieux car le temps du voyage est nul et nous pouvons enchaîner la vision de lieux qui nous sont exactement contemporains sans en perdre une seconde, ni d’eux, ni de nous. Comme un Dieu survolant les époques et les lieux nous touchons l’éternité des yeux. Pénétrer le secret de ce globe carré nous emmène hors du temps, hors du lieu, hors de nous-mêmes, hors du corps et hors même de la conscience, non pas un pur esprit libéré du corps, non, plus que ça : pur animal libéré de la raison ; et plus que ça encore car encore dans le contrôle offert par le corps au repos, le salon rassurant ; c’est un bouton d’extinction que nous allumons.

Loin dehors sur un grand plateau désertique un lémurien sans étonnement voit se lever le soleil qui avait disparu la veille : c’est ça que nous savons, que nous cherchons, quel que fut notre jour, nous savons ce que notre nuit sera, elle sera ce que nous ne pouvons dire autrement qu’en nous couchant là dans ce halo, car plus aucun mot alors ne vient et nous pouvons trouver le vrai repos.

Mots-clés

corps   objet  
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