…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Ezine, Jean-Louis. Les taiseux.

mise en ligne : lundi 5 avril 2010

Page 15

Je ne me suis pas toujours appelé du nom que je porte, et c’est comme si j’avais vécu une autre fois. C’est comme si j’avais été un autre. Mais de cet autre, je n’ai aucun souvenir. Rien qui puisse se dire tel, plutôt les ombres floues des réminiscences où s’évanouissent, aux limites de la mémoire, les ultimes rayons d’un monde éteint. J’étais trop jeune pour les souvenirs, quand j’ai cessé d’être lui. Et cependant il a toujours occupé ma pensée, toute ma pensée. Il ne m’arrive rien d’important, ou de misérable, ou de triste ou d’heureux que je n’aie le sentiment étrange de recevoir par délégation. Nous sommes pourtant très différents, lui et moi. Pour commencer, lui avait un père, tandis que moi, je n’ai eu que le manque. Tout, depuis toujours, a gravité autour de ce trou noir. J’ai oublié mon père comme j’ai oublié celui que j’étais quand je l’avais encore. Or, cet oubli est en même temps le contraire d’un oubli puisqu’il se tient pour intolérable et qu’il n’a jamais cessé de m’habiter, de me poursuivre, de m’appeler comme si ma vie en dépendait et qu’il a pris dans la suite des temps toutes les formes de la hantise, du tourment, de l’obsession : je me heurte tous les jours au fantôme de celui que je fus quand je portais un autre nom.

Jean-Louis Ezine. Les taiseux. Éditions Gallimard, 2009.

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