…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Bon, François. Sortie d’usine.

mise en ligne : lundi 5 avril 2010

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D’abord pourrait y avoir n’importe quoi dehors, ici continuerait. Même en cas de guerre. Il nous font signer un papier spécial, quand on est embauché : mobilisés sur place. Des emmerdements, permettez-moi de vous dire, on en a bien chacun notre lot avec ce qui nous tombe dessus par ailleurs. Allez quand même pas me faire dire ce que j’ai pas dit, que les gars ne seraient là que pour la croûte. Bon, sur le tas, qu’il y en ait quelques-uns qui ne voient que la retraite au bout, je veux bien, mais c’est pas l’essentiel. Vous savez, faut de la patience, ici, une certaine patience.

Alors on s’y fait, on finit par s’y faire. On prend le rythme, ou on cherche autre chose. Ça ne se discute pas, ces trucs-là. Y en a qui feraient tout pour rester dehors, ils font chauffeur, n’importe. Moi, vous me mettriez pas dans un burlingue, poli et tout. Ah non, je tiendrais pas. On s’y fait, ou pas. Les histoires, ceux qu’en ont besoin, ils vont pas venir pointer tous les jours. On les connaît, les gars. Dès le premier jour on peut le dire : celui-là, il va pas rester longtemps. C’est souvent chez les jeunes. Même plus souvent qu’autrefois. Ils se rendent pas compte : il y a pas de drame ici. Enfin.

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Il y aurait eu à en raconter sur ces gars vites expédiés, la rentabilité n’avait pas beau jeu devant le conforme pendant les trois mois de la période d’essai, et comment on s’y prenait tous ensemble et sans qu’aucun directement pas même le chef ne s’en mêle, les tours de main, les combines, les trucs du boulot qui ne se donnaient pas, les ratés loupés que le gars prenait sur la gueule, le surnom comme une claque, cela diffus dans le rang, les riens. Le jeu bouffonnant des dialogues à voix de châtrés était cette activité d’un ordre assimilé, intériorisé, et dès la veste dépouillée pour le bleu la blouse, c’est la civilité qu’on laissait au vestiaire comme au feu rouge pour une inattention une vitre à côté se baisse et passe une tête rougeaude qui crie eh pédé, la parole la plus ordinaire était traversée de cet abcès abêti, usé à la trame. Mais ces correspondances entre ordre et obscène, les décrire aurait été en fin de compte laisser beau jeu à l’ordre établi qui décèlerait toujours dans le dit le pas tout à fait vrai, le qui veut démontrer exagère, elles fuyaient sous les mots, multiplement présentes, mais aussi fragilement que ces pages enlevées aux magazines pesaient peu face aux tonnes de la machine qui s’en parait.

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Au moment du choc, chaque fois, l’explosion lisse du battement, l’infini contact et ouvert des surfaces. Mais une renverse : comme si alors l’éclatement était en lui. Non pas écrasé dans l’entre-deux des aciers mais. Et la remontée du piston, courir, rejoindre là-bas l’ouvert qui semblait se déployer toujours plus loin à mesure qu’il avançait. Puis déjà le retour, le retour comme un souffle.

Le choc. Encore renverse puis se relever, un autre cycle, courir. Ce moment de l’écrasement quand l’acier le jette au sol, l’affleurement des surfaces, leur intime caresse sans nul interstice, c’était en son corps battement sauvage du cœur, épanchement dans le crâne total du sang, une décharge, une secousse. La remonte, le piston remonte et lui doit se redresser, se relever, se soulever impérieusement puis courir encore.

Puis ce fut comme un vide, très calme, mais comme provisoire. Revinrent les couleurs, les mots des graffiti, avant que commence ce tournoiement lent. S’appuya contre la cloison, posa son front contre le mur jaune humide, laissant tomber les bras.

François Bon. Sortie d’usine. Minuit, 1982.

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