…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Ndiaye, Marie. Trois femmes puissantes.

mise en ligne : lundi 5 avril 2010

Page 11.

Et celui qui l’accueillit ou qui parut comme fortuitement sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu de clair paraissait la produire et la répandre lui-même, cet homme qui se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat blanc comme une ampoule au néon, cet homme surgi au seuil de sa maison démesurée n’avait plus rien, se dit aussitôt Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse auparavant si mystérieusement constante qu’elle semblait impérissable.

Il gardait les mains croisées sur son ventre et la tête inclinée sur le côté, et cette tête était grise et ce ventre saillant et mou sous la chemise blanche, au-dessus de la ceinture du pantalon crème.

Il était là, nimbé de brillance froide, tombé sans doute sur le seuil de sa maison arrogante depuis la branche de quelque flamboyant dont le jardin était planté car, se dit Norah, elle s’était approchée de la maison en fixant du regard la porte d’entrée à travers la grille et ne l’avait pas vu s’ouvrir pour livrer passage à son père – et voilà que, pourtant, il lui était apparu dans le jour finissant, cet homme irradiant et déchu dont un monstrueux coup de masse sur le crâne semblait avoir ravalé les proportions harmonieuses que Norah se rappelait à celles d’un gros homme sans cou, aux jambes lourdes et brèves.

Page 303.

Comment font-ils donc pour avoir autant d’argent ?

Que savent-ils, dont je n’ai pas la plus petite idée, pour extraire d’existences laborieuses les sommes nécessaires à l’achat de telles voitures ?

Quelles sont leurs combines, que je devinerai jamais, que quelle sorte est leur flair, leur astuce ?

Et d’autres vaines questions qui roulaient ainsi dans son esprit furieux tandis qu’il claquait la portière de la Nevada.

Mais il sut, ce matin, résister au déferlement monotone de la convoitise.

Il traversa le parking d’un pas léger et il lui revint alors le très pâle souvenir d’une sensation identique, d’une époque de sa vie où il allait toujours ainsi, le pas léger et l’âme en paix – oui, toujours ainsi, et tel était le visage qu’il offrait au monde : serein et bienveillant.

Cela lui parut soudain si lointain qu’il douta presque qu’il s’agît bien de lui, Rudy Descas, et pas de son père ou de quelqu’un d’autre dont il aurait rêvé.

Page 303.

Et Khady songeait, surprise : La fille, c’est moi, presque amusée qu’on pût la dénommer ainsi, elle qui était Khady Demba dans toute sa singularité.

Marie Ndiaye. Trois femmes puissantes. Éditions Gallimard, 2009.

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identité   Marie Ndiaye  
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