…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Un délicieux avant

mise en ligne : mercredi 7 avril 2010

L’image montre une table dressée, nappe blanche brodée, sur laquelle une assiette est nette et brillante, garnie d’un plat luisant et coloré (le reste dans la perspective devient flou gris-blanc-beige invisible). Les couverts en argent, couteau à droite, fourchette à gauche, pas de cuillère, sont brillants sans étincelles, sans plus. Un verre de vin a le rouge profond d’un vieux Saint-Emilion. C’est la viande qui luit, le bœuf. C’est le persil vert et la tomate rouge et coupée et la sauce grise aux reflets d’argent. Ce sont les pruneaux répartis dans la sauce épaisse qui de leur sombre rouge presque noir ont des lueurs de rubis. C’est tout cela : le repas vient en fait de commencer. Le carton d’emballage qui entoure le plat de plastique micro-ondable recouvert d’un opercule décollable n’est pas encore déchiré que la salive déjà, sous votre langue, flue et sur la surface de votre palais des goûts anciens, connus, aimés, refluent. Où l’on comprend que le plat se suffit à lui-même car la mise en appétit se passe désormais de réelle entrée pour se satisfaire de l’image du plat à venir. Voilà le vrai progrès de ce qu’il convient de nommer cuisine moderne.

La nature merveilleuse de la photographie, la mise en scène délicate, le net et le flou, la lumière irréelle, tout ceci nous transporte bien que nous ne soyons pas dupes, par exemple nous savons que pour la photo un colorant dans le verre a suffit à transformer l’eau en vin ; mais c’est tout de même si bon à regarder que nous voulons bien nous duper nous-mêmes, ne serait-ce que parce que le plat risque d’être meilleur à imaginer manger qu’à manger réellement. Peu importe ce qu’il contient, ce contenant plastique, nous sommes emplis de lui, rassasiés déjà.

Déchirer le film plastique ou le percer de quelques trous de fourchettes commence à briser le rêve : la matière mélangée, sa couleur, nous rapproche de la réalité qui va bientôt commencer à l’heure du repas. Régler la minuterie, la puissance, se demander comment, au fond, cet appareil fonctionne : est-il dangereux, la fuite d’onde cuit-elle les yeux ou le cerveau, les molécules ainsi mélangées et déchirées deviennent-elles cancérigènes ? Oublier aussitôt pour attendre le son de clochette qui suivra le long bourdonnement de cette soufflerie magique. Verser dans l’assiette la matière molle, les ingrédients répartis sans harmonie. Le regard de rancune envers la photo ne nous aidera pas à trouver l’agencement des éléments à notre disposition qui nous rende le rêve que nous avons eu. Il nous faut, assis seul dans notre salon éteint, traîner la fourchette dans ce culinaire marasme.

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