…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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A lire en un souffle

mise en ligne : mardi 6 juillet 2010

La perfection du tir. Mathias Enard, Actes Sud / Babel, 2003.

Un taiseux, au sommet des tours, respire et souffle, avant le tir. Son souffle sans doute se prolonge et poursuit sur des kilomètres le tracé de corde de la balle, ballotée par le vent, cet impondérable, et vient, avant de la pénétrer, caresser la peau de la cible. La cible ne vit que le temps qu’elle est vue, dans la lunette, à travers la fenêtre, à travers les rideaux. Elle ne prend vie que par le tir qui la tue, à coup sûr, presque cent pour cent : le narrateur est un soldat respecté pour ses exploits, et craint à travers eux. Par un autre rideau, plus proche et plus intouchable, il voit Myrna, l’adolescente tout juste orpheline qu’il emploie à domicile pour veiller sur sa mère folle. Myrna dort fenêtre entrouverte, découvrant sa peau et, sous sa chemise de nuit, ses seins naissants, et d’autres courbes dans l’ombre. Quand il la sort sur la plage, au cinéma, qu’il lui prend la main, elle se raidit, taiseuse elle aussi, indéchiffrable pareil. Dans cette ville qui pourrait être partout dans le monde, n’importe où proche des montagnes, ville avec buildings (Balkans, Chypre, Afghanistan, Palestine,... ?) que rien ne localise dans l’espace et que seul le phénomène du snipping localise mal dans le temps, dans ce lieu où l’on partage avec l’ennemi la même langue, la même ville, en ces quelques mois qui passent, la paix est aussi inconcevable que la guerre l’est en temps de paix, il faut toujours retourner sur les toits, dans les montagnes, au front mouvant, bête qui rampe sur la région et emporte avec elle armes et soldats, laisse ensuite cadavres, éclats d’obus et d’immeubles, et laisse des images qui font hurler la nuit. Il faut du temps, de l’expérience, pour que tout ça passe, il faut s’isoler sur un toit et, dans la faible lumière de l’aube, respirer, souffler, viser les ombres. Pour laisser quoi ? Et combien enfoui, qui ressortira ?

A propos de Mathias Enard.

Mots-clés

guerre   lecture   Mathias Énard  
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