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Liber

mise en ligne : lundi 13 septembre 2010

Dans Liber, que l’on peut lire en exergue du catalogue des éditions Verdier, Pierre Bergounioux écrit

Le mot liber, en latin, désignait la partie vivante de l’écorce. Il a passé sous cette forme, et avec le même sens, en français. Comme cette partie de l’arbre servait à écrire, liber en est venu à s’appliquer au livre. Mais il avait d’autres significations, dans la vieille langue mère : il signifiait socialement libre, affranchi de charges et de servitudes.

Un livre numérique aura toujours besoin d’électricité, la littérature en ligne, sur blog, d’une connexion en plus. Un ordinateur, une prise de courant, un accès internet. Toujours contraint, au contraire du livre papier qui se suffit à lui-même, une fois qu’il est acheté. Car le livre papier subit des contraintes tout au long de sa création et de sa fabrication, identiques pour beaucoup aux contraintes du livre numérique : courant, web, machines. Mais une fois vendu, il devient libre. Curieux paradoxe qu’un commerce donne une liberté. Bien sûr, sans DRM, le livre numérique est libre dès que, sur mon disque dur, il peut être lu, relu, distribué, offert, dupliqué, essaimé. Mais toujours, la batterie, le câble, se rappellera au lecteur, qu’il y ait un, ou dix millions de lecteurs, ce seront dix millions de contraintes, autant de câbles, de prises. Plus le livre se répandra, plus il faudra de centrales électriques.

Il est beau, romantique peut-être, d’imaginer le flux numérique des blogs et des sites comme une sève qui ne cesse jamais sous la luminosité de l’écran. Mais qu’un tyran le conçoive et il lui suffira de presser un bouton pour que le web soit coupé ici, n’entre plus ni ne sorte. Un autre bouton, imaginons pire : les pylônes transportent du vide et les écrans se taisent. La sève, sous l’écorce, ne circulera plus. On en a déjà vu autant à l’autodafé de l’autre livre, et j’ai déjà discuté avec quelqu’un qui parlait d’autodafé involontaire que tous ces textes en lignes qui se multiplient.

Le livre numérique est dans une prison nucléaire. Heureusement, cette prison, nous en avons encore, par l’État, la clé. Mais est-ce encore aujourd’hui un État qu’un peuple en démocratie a choisi ? Les services publics, les entreprises publics, les infrastructures, l’énergie, la santé, l’éducation, tout, brique après brique, est démantelé, ils disent « modernisé », pour être transformé en marché privé, à se partager entre monstres financiers. Les grands patrons, les députés et « eurodéputés », les ministres et les commissaires, les partis de gouvernement, tous tombent d’accord et stipulent que c’est pour le bien commun. Tant de mensonge font que la prison demeure.

En fait j’exprime ici une peur, folle sans doute, qui concerne la fin de l’électricité ou la fin du web. Car autrement je considère le livre numérique comme étant libre (et plus que ça aussi) autant que le sont certains livres papiers, et certains de leurs éditeurs, car la liberté recouvre aussi le choix que fait l’éditeur, celui fait par l’auteur : liberté de création, d’édition, conditions de lectures faites, choix proposés, terrains explorés...

Je ne sais pas pourquoi je viens d’écrire tout ça, quel chemins ma pensée a suivi, peut-être d’autres que moi comprendront-ils ? Ici, en commentaire de cet article, on parle du numérique, du web et du papier, des choix etc.


 
 
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Ajout du 22/09/2010 : Peut-être ici, et proche du commentaire de François Bon ci-dessous, oui, quelque chose de ce que je voulais dire, ou ratais de dire, par Arnaud Maïsetti interviewé : "On pourrait imaginer un monde sans livre : mais il paraît impensable d’envisager un monde qu’on renoncerait à raconter."

Mots-clés

liberté   lecture   MouLiN  

6 Messages de forum

  • Liber 13 septembre 2010 07:55, par Nicolas Bleusher

    Pour ma part, je reste persuadé que le support importe moins que le moyen qui le propulse : un manuscrit ou un fichier texte a besoin avant tout d’un éditeur pour exister. L’auto-publication - à partir d’un fichier texte - qui propose aujourd’hui de jolies réalisations, se garde bien de prendre en charge la visibilité de son auteur : l’écrivant doit aussi s’auto promouvoir, ce qui est un métier en lui même.

    Tout ici est donc affaire de réseau, même un blog a besoin de liens pour se faire connaître, attirer du lectorat et de la notoriété. Et il est bien certain qu’un livre publié en 100% numérique par les Editions Gallimard aura toujours plus de succès et de lecteurs qu’un livre publié sur papier à 500 exemplaires par un artisan-éditeur installé dans la Creuse...

  • Liber 13 septembre 2010 08:04, par F Bon

    oui, évidemment – de même que je serai privé de café si la centrale de Chinon à côté pète, mais je n’aurai même plus, dans ce cas, à me soucier de café

    il manque quand même une dimension : le temps – la liberté ne vaut qu’autant qu’on la requiert, qu’on l’exerce

    temps de résistance ou révoltes, temps de latence, réflexion, documentation

    le cher Bergounioux disposait d’un Mac chez lui dès 1984, plus tôt que nous donc - il a un e-mail depuis 3 ans (plus tard que nous), un appareil photo-numérique dont il se sert intensément depuis 2 ans, un téléphone portable (dont il se sert le moins possible, mais moi aussi) depuis 2 ans aussi

    donc pas d’opposition entre anciens et modernes, la ligne de fracture n’est pas là

    si la question est celle de requérir et d’exercer cette part de liberté qui nous est vitale, la notion de présent revient au premier plan (y compris comment, dans notre présent, nous convoquons mémoire et creusons négativement nos utopies) – c’est la 2ème acception du mot liber – il me semble que je suis plus en mesure de m’y confronter via les usages numériques qui sont miens, que via l’usage périphérique qu’en fait mon frère d’armes Bergounioux (je disais précisément à Pierre Mari, hier, au téléphone, que ma colère s’exerçait plus vis-à-vis d’une conversation par téléphone avec l’autre Pierre qu’avec lui-même "nous sommes des hommes du papier" répète incessamment Bergounioux, eh bien non

    ça n’empêche pas de penser très fort à Daniil Harms, mort abjectement en 1942, dont les écrits n’ont été publiés en russe qu’en 1974, mais à cette date une grande partie des Russes les savaient par coeur, sans livre

    • et post-scriptum à la dynamo de vélo 13 septembre 2010 08:15, par F Bon

      et bis, idée oubliée en route :

      la liberté du livre ne vaut que si on y accède – la question dans l’immédiat n’est pas celle du livre mais celle des textes : pour que nos textes accèdent à la publication, ont-ils le choix du support ?

      lire Roman et Crise n’est pas nécessaire du tout, puisqu’ils ne sont pas des livres ?

      c’est là où grand risque d’entrer dans une fausse antinomie : dans notre rapport actuel au monde, là où l’écorce se dédouble en livre, ce que nous demandons au monde ne coïncide pas avec ce que le monde nous autorise désormais comme possible bibliothèque

      alors tant pis pour l’électricité, suffit d’une dynamo de vélo et de lire en pédalant

      • et post-scriptum à la dynamo de vélo 13 septembre 2010 08:49, par JS

        C’est toujours ce vieil instinct de vouloir durer, je pense, qui m’envoie ces signaux de peur quant à l’apparent éphémère numérique. Oui, toute notre vie est aujourd’hui branchée, et nous payons forfaits, abonnements, factures, pour tenir. Ce n’est pas d’hier et on fait tout pour que ça continue dans les meilleures conditions, et que d’autres en profitent. Le mythe du livre papier si fortement ancré (encré ?) dans mon histoire, ma culture, qu’il me faut faire un effort pour me souvenir de combien j’ai été touché par l’art éphémère ou les performances, de voir rapporté cet art (bloc de glace qui fondent, fresques murales et urbaines...) et que si le web était ça se dire et alors pourquoi pas, bien qu’il soit autre, et le flux persiste tant mieux, et m’apporte, m’a déjà apporté, tant.

        Et l’histoire de Daniil Harms, alors là je reste sans voix...

        Mais quoi, certains jours, un abattement, un doute, la masse papier en librairie peut-être, depuis quelques jours, qui ravive, à mon insu, le vieux mythe, et moi, de revenir à l’époque où je ne connaissais que papier et couvertures cartonnée. Donc reprendre le clavier, en silence, parcourir les sites, et écrire.

  • Liber 13 septembre 2010 08:53, par cjeanney

    Aussi oui, je ressens un truc similaire (la précision de mon vocabulaire va croître avec le café, être patient). si toute l’électricité tombe, que reste-t-il ? (moi hier, immobile/perdue devant l’ordi sans connexion, la box éteinte à cause d’un violent orage -je sais qu’il y a des parades pour lutter contre mais peu importe, moi désemparée).
    L’impression que si l’on se retrouve nu, dépouillé, réduit à l’état humainement sauvage, juste au corps, on serait coupé de ce qui voyage dans les ondes, coupé de ce qui nourrit les têtes.
    Et en même temps je me dis que : tu enlèves à Michel Ange ses crayons/peintures/onguents/pigments/brosses et tout son matériel, imagine, privé de ça, juste un homme nu, est- qu’il est encore Michel Ange. Et comme je suis incorrigiblement naïve je me dis que oui. Il se débrouille. Il michelangise autrement, il est débrouillard (et sûrement un peu obstiné je parie). Il prend une tangente, il s’arrange, il passe par la porte dérobée. Alors tant pis pour les câbles, branchements ou pas. Ce n’est pas que matériel cette histoire, quelque part, ça devient physique aussi, dans le rapport, le contact aux choses, modifié, ça rentre en nous.
    Oui, un autre café, c’est la raison même. :-)

  • Liber 13 septembre 2010 10:58, par Nicolas Bleusher

    Ce qui est mis en avant, dans vos commentaires, c’est le besoin d’écrire, besoin vital chez certains, sans doute moins marqué, moins essentiel chez d’autres, dont je fais partie. Or, on peut fort bien écrire sans être lu.

    Mais si l’on estime que le partage avec un public, au delà de la trace laissée de son propre passage, est aussi important que l’acte d’écriture - c’est mon point de vue, en l’occurrence - alors le véhicule importe moins que la route sur laquelle on veut ou peut s’engager : du blog à la publication traditionnelle papier, en passant par le numérique ou l’auto-édition, tous les chemins, assurément, ne mènent pas à Rome...

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