…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Fin de ’chat’

mise en ligne : samedi 16 janvier 2010

Se connecter tout de suite, là, deux heures du matin, mes copains vont s’éveiller là-bas, aller se coucher ailleurs, ou bien ils travaillent ou, comme moi, la nuit, ils se lèvent, fument une cigarette, écoutent des MP3 l’esprit déjà plein des caractères qu’ils vont envoyer aux autres… Bonheur… L’ordinateur démarre en vibrant, les disques respirent en tournant. On va causer, ça va être bien, on va se découvrir, partager, échanger, c’est génial, et cette fille, rien que son pseudo, Ajoie… Elle… Un jour, peut-être, voyager, la rencontrer ? Je vais demander aux autres, ce qu’ils en pensent… Et si on organisait une soirée ? Oui, là, ici, près d’ici, dans Paris, la voir elle, voir tous ceux que je connais déjà si bien… Ce serait extraordinaire ! On serait bien… En même temps, je me dis… Comment pourrais-je mieux les connaître qu’aujourd’hui ? Comment m’adresser mieux à eux que directement dans leur cerveau ? C’est ça le chat : mon cerveau, mes mains, leurs yeux, leur cerveau : de la télépathie ! Que leur dirai-je que je n’ai pas déjà écrit à l’écran ? Que dirai-je de plus ? Que dirais-je ? Je ne vais pas oser, c’est bien simple, pas oser dire ce qu’ils savent déjà, après tout, ils savent tout aussi bien que moi ce que je sais, et je sais comme eux tout ce qu’ils savent. Télépathie ! Rien de mieux ! Pas de corps, enfin un peu, juste les mains qui tapent, les yeux qui lisent, si peu de corps passe dans ces machines !

Ajoie, je l’imagine. Jamais une photo, non, ça, on se l’est dit au début, qu’on s’enverrait jamais de photo… Mais je sais… je sais… Brune, plutôt grande dit-elle, ça veut dire aussi plutôt petite, je sais qu’elle s’habille jaune, moi je la vois aussi en blanc, elle aime se coiffer les cheveux en bataille, Ajoie m’a décrit un jour, enfin, un soir, une nuit, comment elle s’habillait, le matin, avant d’aller travailler, dans une banque, elle est employée, secrétaire, ou standardiste, elle s’habille vite, avec rien, quelques bouts de chiffons, mais ces chiffons sur son corps, je les vois se transformer. Pas de photos, pourtant, Ajoie, je l’imagine tous les matins se lever de mon lit, et habiller son corps nu d’un rien, si peu devient si beau sur elle, comme du noir et blanc qui s’arque-en-ciel. Pas de photos… Ça voulait dire aussi pas de rencontre… Mais après tout ce qu’on se confie, ce qu’on se révèle… Comment vouloir autre chose que de se voir ? La nuit, ces confidences, sont, pour tout dire, sur l’oreiller. C’est décidé, cette nuit, je lui propose… Si je commençais par une photo ? Briser la règle… Est-ce une bonne idée ? Y a-t-il des règles sur l’internet ? Une photo… Je lui envoie une image, d’abord, de mes mains ! Je les scanne ! Allez, à plat sur la vitre du scanner… posées, immobiles, respirer lentement, ne pas transpirer si possible… C’est impossible ! La lumière du scanner passe… légèrement chaude… Voilà l’image… Enregistrer sous… choisir le format. Je lui envoie mes mains !

Aussitôt, Ajoie m’a répondu ! Elle m’a envoyé ses pieds ! Elle m’a dit qu’elle chaussait du 40. Du 40… Ses pieds, je les ai imprimés bien sûr, un bout de son corps à elle, accroché au-dessus de mon écran. La nuit, comment dormir après cela ? Nous prendre en photo, ensuite, nous envoyer à l’autre, ç’aurait été si facile : de la tête au pied, de portrait, de dos au début pourquoi pas ! Mais nous avons préféré nous découvrir bout à bout, pieds, mains, coudes, genoux, un bout de peau d’on ne sait où, une joue qu’elle a rose. Jour après jour, de photos en photos je me suis aperçu qu’il faudrait bien s’arrêter à moins de dévoiler des zones trop intimes…

Un jour, une nuit, Ajoie a cessé de m’écrire.

Depuis, elle ne répond plus. Depuis mes yeux que je lui ai envoyés, elle ne répond plus. J’ai demandé aux autres, aux autres copains sur le chat, mais il y a ceux qui ne connaissent pas Ajoie, ceux qui ne savent pas quoi me répondre, me conseillent… je ne sais pas moi, d’oublier par exemple. Oublier… Comment ? Ils ne peuvent pas comprendre. Tout pseudonyme féminin me fait penser à elle, je demande, à chaque fois, es-tu Ajoie ?
" Il est sorti " répondit quelqu’un.

La nuit, j’ai arrêté de me connecter. Définitif. Maintenant, le soir, je me promène dans Paris, sous les lampadaires, sous le ciel, le long des avenues filantes de voitures, bords de Seine, je croise des couples au bord de l’eau sous les étoiles, je remonte vers la Butte, descends dans le quartier Latin, sous les nuages, dans les petites rues, les rues pavées où l’on se bouscule à l’entrée des bars branchés où l’on dit qu’il est si facile de…

Joachim Séné
publié dans Le monde informatique du 06/12/2002

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