…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Un chiffon, par Michel Brosseau

mise en ligne : vendredi 1er octobre 2010

Des gens comme moi, ça doit vivre en ermite, c’est préférable.

Henri Michaux, « Un chiffon »


Ils attendaient mieux, je m’en rends bien compte. Ces regards qu’ils me jettent. Encore avenants tout à l’heure. Quand je me suis assis dans ce canapé. Que j’ai attrapé verre. Plongé la main aux cacahuètes. C’était le début de la soirée. Daignaient me jeter des phrases. Espéraient un échange. Aiment le troc, c’est sûr. Voudraient qu’on s’applique au rebond. J’ai beau m’y efforcer… Chaque fois, voilà que je triture leurs quelques mots… Malaxe… Aucune mauvaise volonté de ma part. Rien là d’ourdi. Un fardeau plutôt. Si vous saviez. Me retrouver avec ces mots en bouche. Et les faire tourner… tourner… Si seulement ensuite je parvenais à… Mais non. Rien que du silence ! Ce soir, ça n’a pas manqué. Rien. J’ai eu beau essayer. Impossible de dire quoi que ce soit. Je suis demeuré assis là, dans ce coin de salon, à triturer que « pas de souci ». C’était ça qu’ils m’avaient dit. Deux ou trois parmi eux. Me le répétaient. C’était sésame pour eux. Mot de passe qui vous fait là. Puisque bienvenu et qu’ils vous le disent… S’ils se doutaient, les pauvres, à quel point leurs efforts inutiles. Faisaient de leur mieux, pourtant. Que je me sente à l’aise. Fasse comme chez moi. Chez moi ! S’ils avaient su… S’ils avaient pu juste entrevoir. Quand à fouailler au creux des mots. Pas même les miens. À brasser les mots des autres jusqu’à ce que pâte. N’imaginaient pas. Ça qui me tenait debout. Et fixait mon reflet dans la glace. Sans, c’était vite vu. Rien de plus que chiffe molle. Pantin chu sans retour. Dérobé net. J’aurais beau gratter des ongles sur le sol… respirer fort… donner coup de reins… Je savais bien qu’en vain. Qu’une fois désarrimé ! Ont dû le sentir tout à l’heure. Ont dû lire la crainte dans mes regards. À moins que ce tremblement qui ne cesse… Qu’importe ! Que ce soit pitié ou curiosité, ils s’étaient soudain mis à m’envoyer des questions. De quoi m’agripper. Seulement toutes trappes où je s’impose. Que oui. Que non. Qu’avant. Que certes… J’aurais voulu. Je crois que j’espérais encore. Comme à chaque fois. Parvenir à dire… Leur faire comprendre que… Mais passent tous si vite à autre chose. Parce qu’à chaque silence ils pensent que rien… Ou perçoivent un peu de l’abîme… Quelques-uns peut-être. En tout cas s’en vont. Ça ne manque jamais. Vite se font foule et virevoltent. Si peu de temps au vis-à-vis. Sinon quand porte d’entrée franchie. Quand bouquet d’une main, bouteille de l’autre. Bref instant pour un regard, les corps qui s’effleurent. D’une joue. Des lèvres. D’une main. D’une épaule. S’ils avaient su. Avaient pu deviner qu’ensuite... Imaginer qu’assis là. Chape de silence aux épaules. Mieux vaudrait partir. Ont de ces mots chaque fois. Des mots du chœur. De ces mots raides qu’à malaxer on s’écartèle… Il est temps encore de filer discrètement. Rouler en boule jusqu’au couloir. Ou fondre comme glace au fond du verre. C’est au choix. Mais disparaître avant qu’ils ne s’irritent…


 
 
 
*

 
 
 

Vous venez de lire (il est peut-être 17h) un texte de Michel Brosseau, qui m’invite à partager sa contrainte à chat perché. dans le cadre du projet des vases communicants : ’’le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.’

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4 Messages de forum

  • Un chiffon, par Michel Brosseau 1er octobre 2010 07:08, par brigitte Celerier

    vous trois, Michaux compris, que vous touchez juste !

  • Un chiffon, par Michel Brosseau 1er octobre 2010 10:27, par _chsanchez

    Bel échange ! Inertie indébrouillable

  • Un chiffon, par Michel Brosseau 1er octobre 2010 23:12, par ChGrossi

    Lu juste avant celui-ci le texte de Joachim Séné chez Michel Brosseau et dans les deux cas ce qui me plait c’est de retrouver ici et là l’ambiance et l’univers de Michaux.
    Au-delà de la contrainte. Il y a une réelle familiarité, je trouve : dans la gêne, le malaise, le pas de côté, le fait d’être mal dans sa peau et la difficulté d’aller vers le dehors, de communiquer. Désirs de fuite aussi. Bon qu’à ça quoi, dirait l’autre !
    C’est pour l’instant pour moi l’un des plus beaux échanges de
    ces vases communicants d’octobre. Merci à vous.

  • Un chiffon, par Michel Brosseau 3 octobre 2010 13:25, par kouki

    Grand plaisir à lire ce brillant texte
    concis et affuté, parle de la non-rencontre, si fréquente !
    Merci

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