…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Claro. CosmoZ.

mise en ligne : samedi 2 octobre 2010

Page 53.

La tornade arrive vite, trop vite, et Dorothy s’appelle toujours Dorothy mais le nom des choses qui forment le lexique de son quotidien n’est déjà plus le même, la botte de paille ne s’appelle plus botte de paille mais éclaboussure, démence, effusion ; la porte de sa maison n’est plus une porte, mais un abîme vertical qui se rebiffe puis file dans les airs ; quant à ces poules qu’elle aimait tant, qu’elle prenait plaisir à torturer, elles ont dû se réfugier dans l’œuf de leur cul pour mieux s’enfuir par le cri de leur bec, en tout cas elles ne sont plus là, la couveuse est vide, il n’y a plus à ses abords que l’ombre des renards et le sang des plumes.

Page 146.

Oscar Crow tremblait comme jamais il n’avait tremblé. Une électricité fragile parcourait tout son corps. Il attendit que la grêle de métal et de boue se dissipe, attendit que chacune de ses terminaisons nerveuses cesse d’être en contact direct avec l’air saturé de cordite, attendit que sa cervelle fasse autre chose que bouillir, bouillir, bouillir. Sa première pensée, que la perversité des événements avait tordue tel un bout de ferraille, fut que la poule n’avait pas réussi à extraire le pauvre Nick de son nid de barbelés, car dans son souvenir il lui semblait voir encore ramper l’audacieuse volaille dans son uniforme de plumes vers le fantassin aux yeux éberlués et au bec béant. Puis un hachoir était tombé, sectionnant net le nerf reliant la cause aux effets, le geste aux faits, le temps au temps. Plus rien n’était resté que l’idée du vertige et une forte odeur de merde montant d’entre ses jambes.

Page 349-350.

Mais je suis Oz, à tout le moins sa répercussion dans la grotte de la colère, sa virulence faite farce. On ne m’aura pas à la flatterie. Les mythes sont créés pour être disséqués et réduits en une pulpe suffisamment fluide pour servir d’encre au plus balourd des poulpes. La MGM a cru bon et profitable d’adapter à l’écran le roman de Baum ? Soit. Let’s shoot The Wizard of Oz ! Vais-je encore me soucier outre mesure d’une adaptation ? d’une énième adaptation ? Allons donc, nous sommes de tout façon entrés dans le siècle des adaptations, les formes ne nous évoquent plus que des formes, nous quittons telle coquille pour nous réfugier dans telle carapace, les larves migrent, les peaux muent, mais l’armature, la grille, le squelette persistent – et ce sont encore les charniers qui connaissent les meilleures, les plus fidèles, les plus ambitieuses adaptations, ce sont les ghettos dont on favorise la reproduction avec le plus d’enthousiasme, à grand renfort de barbelés toujours plus illisibles, les immenses parcs à thème de la souffrance, avec pour objectif la concentration de tous les camps en un seul, l’ultime zoo de la douleur humaine, sans cesse mis en scène, au prix d’infinie répétitions, chaque échec consommant le succès prochain, les figurants toujours plus nombreux, toujours plus rampants, écrasés sous la fanfare des accessoires, fièvres, virus, microbes, coups coups coups, le corps adaptant la mort, l’esprit adaptant la nuit, la viande adaptant la viande, le cri adaptant le silence, le scalpel adaptant le progrès, la cruauté adaptant jusqu’au geste lui-même, n’importe quel geste, sans le moindre remords, mais avec l’aide des trains, des avions, des chars, des pelles, des grenades, des signatures apposées là où il faut, l’exact dosage de oui pour pallier la dégénérescence du non, l’air saturé par le gaz et le plein par le rien, jusqu’à ce que le vide enfin s’amuse à adapter le vide, pour la plus grande édification des miroirs et des abymes et des regards privés de regard et ce dans les siècles des siècles qui tous sont et seront brassés dans la même et sempiternelle tranchée mentale, creusée selon des règles strictes, toute la cavalerie des horreurs engendrées par cet immense boyau métamorphique qu’aucune boue ne saurait obstruer, qu’aucun cadavre ne saurait dénigrer, ce filon creux pouilleux vicieux qui ne fait même plus enrager la panse terraquée quand sonne le clairon ou jaillit la fusée éclairante, ce couloir, ce tunnel, ce conduit à enfiler aveugle sous couvert d’adaptation du dernier souffle, et qui donne, les dents passées, les dents cassées, sur le cauchemar qu’est la voix, la dernière voix, qui dira non je ne savais pas, non je n’étais pas là, puis sera prise dans l’étau de la conscience et, repue, crèvera.

Claro. CosmoZ. Actes Sud, 2010.

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