…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Trajet quotidien

mise en ligne : jeudi 7 octobre 2010

7h47 dans le bus un homme courbé monte. Il respire fort par sa bouche entrouverte, lèvre inférieure épaisse et pendante comme décollée. Il se colle au guichet du chauffeur. Pose son sac à bandoulière par terre. Sort de la poche de son anorak gris un ticket de bus. Le composte. Ramasse son sac et courbé tête baissée yeux exorbités on dirait pour voir loin devant il avance tout droit sans se préoccuper de qui il bouscule, de qui son sac bouscule sur le côté, sans chercher à éviter, il vise le dernier rang, le fond du bus : la place au milieu il l’aura. Cette place est à moitié utilisée par la cuisse d’un adolescent au regard endormi dans le vague, sac à dos taggué-badgé qui va descendre sans doute à l’arrêt du lycée, dans les oreilles de la musique versée par des oreillettes blanches, ne parvient au dehors qu’un petit crissement aigu. L’homme marche maintenant de côté car sinon son sac accrocherait trop les sièges et le ralentirait dans sa marche, il le sait. Il se tourne dos au lycéen, passe en forçant, pousse son genou de ses jambes comme si le lycéen n’était pas là, celui-ci bouge, étonné, n’osant rien dire, étonné de ne rien dire, ne disant rien. L’homme est enfin assis, il pose sur ses genoux son sac à bandoulière, il hoche la tête plusieurs fois, souple et des sons sortent de sa bouche toujours entrouverte.

Quel âge a-t-il ? Difficile à dire car il a tout du petit enfant à qui l’on n’aurait pas dit de faire attention aux gens, de demander pardon, de dire s’il vous plaît, et il a le visage un peu ridé, les cheveux sans couleurs, le regard vide, quarante ans, peut-être plus.

Des sons, il prononce des sons. Des paroles inintelligibles, pour d’autres. Il discourt avec des gestes, à voix haute et claire sauf que personne ne peut comprendre ses mots. En faisant attention, le lycéen, s’il éteignait son walkman et retirait ses oreillettes, ne comprendrait pas non plus les paroles mais devinerait le sens du ton que l’homme emploie. Car il module son discours, accélère, ralentit le débit, hausse ou baisse le ton, tantôt il affirme, tantôt il questionne. C’est un magma de voyelles inarticulées, comme un long cri bas dont le volume est celui du discours, varié comme une phrase. Comme un pleur d’enfant qu’on aurait enregistré puis passé au ralenti, toutes les variations d’amplitudes audibles, chaque fraction imperceptible de seconde devenue un mot. Il y a beaucoup de plainte dans son ton mais de manière générale il est au constat, à l’explication d’une situation, le ton de quelqu’un qui dirait : « c’est comme ça » ; et qui dirait aussi quelques phrases plus loin : « c’est arrivé comme je vous le dis ». Parfois un étonnement jaillit, un ton plus appuyé semble nous dire « je te le donne en mille », « eh oui ! comme je te le dis ! ». Ses gestes appuient son discours. « C’est moi qui te le dis », « une fois, oui, une fois », « et après voilà, c’est tout », « basta ! »

En descendant du bus, si l’on suit cet homme, qui à l’arrêt précédent s’est positionné face aux portes automatiques de milieu de bus toujours sans se préoccuper de qui aurait été là avant qu’il ne s’y mette, et a appuyé sur « arrêt demandé », on le retrouve sur le quai de la gare, à faire des allers-retours en discourant toujours, gestes amples et haut du corps se balançant d’avant en arrière. « Oh mais non, non, non, non, jamais de la vie ! » Les cents pas en attendant le train il continue d’asséner son propos qui pour lui est visiblement plein de sens et très juste. « Et après ça continue, c’est toujours comme ça mais moi non j’y suis pour rien ! Ah non non non ! Même pas en rêve, ouh ouh, ouh là non non ! Et puis de toute manière j’en ai rien à faire, moi je m’en moque je fais ce que je veux. Mais oui et même si je peux pas eh ben tant pis, n’ai rien à faire et puis voilà non mais sans blague. »

Le train arrive alors, premier entré notre homme se positionne de suite devant l’autre porte, collée à elle car il descendra de ce côté à l’arrêt suivant. Il parle toujours tête basse et en ne bougeant plus qu’un bras car l’autre l’accroche à la barre métallique. « Pff, de toute façon j’vais l’dire et puis on verra bien qui c’est qui rira. Parce que moi eh ben je m’en fous, j’f’rais ce qu’j’veux et c’est tout ! »

Le train s’arrête il descend, aujourd’hui comme chaque jour de semaine il va à la chaîne de montage du CAT qui fourni les usines Metalep. Cathy lui demandera comment ça va, il répondra, plus véhément encore que dans le bus, car se sachant écouté, et comme s’il se défendait d’aller bien, ou mal, comment savoir, il appuiera encore plus son propos et, là, dans ce lieu, à Cathy, il y aura des paroles que chacun, en ce lieu comprendra, que ceux du bus ou du train, s’ils étaient là, comprendraient aussi. « Si ça va ». Et un rire rauque, un vrai sourire jusqu’aux yeux. Il rejoindra Alfred qui lui dira « Bonjour Clément, tiens, premier tuyau, à visser, à poser comme d’habitude », et là Clément hochera la tête en enfilant sa blouse, prononcera un sourd mais clair « d’accord l’Fred » et sourira, le long et lent bouillon d’assonances et de mots distincts diminuera un peu de volume, Clément parlera moins et vissera, posera dans le panier les tuyaux que lui donnera Alfred, tout le jour, jusqu’à un nouveau voyage en train, en bus, pour rentrer dans son HLM où il ouvrira une boîte de saucisse-lentilles et la fera réchauffer dans un tupperware, au micro-onde, et pensera au lendemain matin, quand il aura le droit de voir Thibault, son fils de cinq ans, comme chaque mercredi et samedi, sans la mère avec qui il ne s’entend plus, « surtout pas elle ! », mais avec un ou deux éducateurs, on ne sait jamais vraiment d’avance, pendant trois heures avec même parfois des moments seul à seul, sachant très bien qu’il aurait pu l’élever, si personne n’avait décidé qu’il avait « perdu la langue et la boule », et d’autres choses aussi sur son « rôle éducatif » à la fois précises et catégoriques et injustes que Clément avait bien dû accepter.

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Texte proposé pour la revue Dissonances #19, thème “Idiot“

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2 Messages de forum

  • Trajet quotidien 7 octobre 2010 19:13, par _chsanchez

    Superbe ! bravo...

  • Trajet quotidien 10 octobre 2010 19:00, par Nicolas Bleusher

    Curieusement - je veux dire par ignorance ou par l’arrogance de sa propre normalité - on n’imagine pas que ce Clément ci puisse avoir femme et enfant. Il y a ici un indéniable talent à nous mettre au plus près du personnage, réel ou fictif, qu’importe.

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