…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

La main, 2

mise en ligne : samedi 16 janvier 2010

Elle était gauchère. Sa main n'était pas contrariée, au contraire sûre d'elle. De sa liberté. Fermeté du poing en réunion.
Toute la journée, à son bureau, il était assis en face d'elle. Il regardait sa main. Elle corrigeait, raturait un document qu'elle lui tendrait pour mettre au propre, imprimer, relier. Il aimait sa main gauche. Main qui indique, autorise, interdit. Un seul geste à chaque fois. Il regardait cette main qui survolait les documents. Il admirait la légèreté avec laquelle elle pointait une correction, entourait un mot, barrait une phrase, puis remontait dans les airs à quelques centimètres du papier que l'autre main faisait défiler lentement vers le haut.
Il avait toujours envie de s'emparer, au plus vite des lettres à taper, des dossiers.
Cette femme, à ce poste. Cette main gauche avait écarté, avait manœuvré, s'était posée. Cette femme. A ce poste. Elle devait, en plus de sa charge, supporter tout la hiérarchie, résister, défendre, oser. "Si j'avais le quart de sa poigne."
Quand la main accélérait sa course, il frémissait. "Que peut-elle bien écrire ?" Le stylo sautait d'une ligne à l'autre, la main retournait les feuilles les unes après les autres. Il était impatient de les toucher.
Le stylo argenté, brillait. Il montait, descendait, piquait, cousait ses fils d'encre sur la feuille. Toujours les mêmes mouvements mécaniques qui semblent percer le papier. Le papier trop fin. La bille imprégnée d'encre. Le bois dur du bureau. Cadence réglementaire. Le stylo va si vite que l'écriture semble apparaître après son passage. Après l'incision coule le sang.
Ce qu'elle écrit, il le devine. Il le sait. Il retape tout. Combien de lettres la main a-t-elle glissé sur son bureau ? Combien de comptes-rendus ont rampé jusqu'à son clavier ? Combien de notes de service punaisées ? La main gauche. Il ne peut plus la quitter des yeux. Combien de carrières cette main a fait basculer en quelques gestes ? Circulaires. Convocations. La main pousse les décisions jusqu'à lui. Les feuilles lui lèchent les mains et coulent le long de ses bras jusqu'aux épaules, enserrent son cou et l'étranglent: "Pourquoi acceptes-tu ?"
Il quitte la main des yeux. Redresse la tête et la fait basculer d'une épaule à l'autre pour détendre ses muscles.


02/2003
Joachim Séné
D'après La main de Colette.
Publié dans le recueil 2003 "Chantier d'écriture" de Tisserands des Mots.

Mots-clés

tisserands   atelier  
Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi