…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Destination ignorée

mise en ligne : vendredi 28 janvier 2011

Il y a un grand charme à quitter au petit matin une ville familière pour une destination ignorée. La rue habituellement klaxonnante, au mieux ronflante de la rage pressée et contenue des moteurs, les trottoirs piétinés où chacun est un obstacle pour l’autre, la rumeur de fond plus lointaine de la ville, dont l’intensité peut donner seule une idée de l’heure qu’il est, tout cela était, ce matin-là d’été, remplacé par l’atmosphère humide et fraîche, lente à s’évaporer, qu’une aube jaune peinait à dissiper. Quelque chose dans l’air, d’épais et végétal malgré que les seules plantes loin à la ronde étaient en pot aux balcons. Le silence, gros, que je n’osai rompre, servait de chambre d’écho à mes pas. Une voiture attendait au carrefour en bas de la rue quelques trois cent mètres plus bas, il n’y avait que la fumée sortant du pot d’échappement pour attester l’existence d’un moteur en marche, le reste du matin restait endormi et l’absence d’arbres dans le quartier ne donnait même pas un oiseau pour cristalliser tout cela.

J’avais l’impression de marcher dans un monde pour lequel le temps s’est arrêté, ou que sa population vient de quitter, laissant des ruines encore en bon état : toutes ces façades somnolentes, ces voitures garées aux phares éteints, au frein à main enclenché, le bitume de la route et du trottoir pas encore mangé par les herbes sauvages tout comme au lendemain de la fin du monde quand la nature n’a pas encore eu le temps de reprendre ses droits sur l’humanité brusquement éteinte. Seule cette voiture et ses filandres de fumée blanche me rappelaient la présence humaine, quelque part, proche, et j’essayais de la chasser de ma vue, de ma solitude, je regardais les verticales des immeubles aux volets à jamais clos, cherchais du regard l’infime pente de la rue bientôt submergée de fougères, m’amusais du contraste de l’épaisseur lumineuse de la rosée dans l’air et de sa légèreté sur la peau de mon front. Je parvenais un peu à me distraire de cette présence vivante et en effet, bien que je m’approchasse d’elle, je ne l’entendais pas. La lenteur de ce matin de départ m’imprégnait, j’avançais lentement, le ronronnement du moteur au ralenti infusait dans l’atmosphère aussi doucement que quelques feuilles de tilleul dans une tisane, l’eau reste limpide, on ne voit pas le passage au trouble si l’on reste penché dessus et c’est seulement quand je vis le visage du chauffeur que je pris conscience du battement rauque et de l’odeur de gaz d’échappement.

L’homme me dévisagea, puis se renfonça dans son siège : je n’étais pas celui qu’il attendait ; je continuai à descendre la rue, le pas peut-être un peu plus pressé. Cette brusque rencontre éveilla en moi la conscience de ce que je m’apprêtais à faire : rejoindre ma voiture, garée la veille au soir loin de chez moi dans ce quartier où les voitures semblent dépasser le nombre des habitants, ma lourde valise déjà dans le coffre pour m’épargner un effort matinal, quitter cette ville pour une autre, dont je ne connaissais que le nom, Tryses, et à peine l’orientation, sud ou sud-ouest. Ces pensées volèrent à moi-même mes derniers instants dans ma ville, le plus cruel est que je ne le perçus pas sur le moment, je ne pouvais pas savoir que je ne reviendrais pas, et, alors que ces instants sont irrémédiablement perdus, la douleur qui devrait aujourd’hui être vieille de plusieurs années est d’un coup là comme si j’avais marché sur la marche du vieil escalier sec qui soudain s’écroule tout entier d’une fêlure si ancienne qu’on la croyait poutre. Je fus aussitôt clé en main, assis dedans ; je refermai la portière et le silence se fit plus grand encore.

Je sortis le GPS de la boîte à gants, et tapai le nom de la destination, laissant la machine calculer le trajet, elle apprenait à ma place le lieu de mon avenir. Je relâchai le frein à main et la voiture suivit la pente de la rue. Je passai la première et démarrai en faisant patiner l’embrayage, de l’accélération du véhicule ou de celle de la pente, je ne sus pas laquelle m’emportait. Ne vivant pas dans le centre, qui devait être plus animé que mon faubourg à cette heure, et n’ayant pas à le traverser, la quiétude de la marge urbaine accueillit ce début de voyage, je roulai lentement, pour ces derniers instants. A deux-cent cinquante mètres, tournez à gauche – je connaissais par cœur ce début de trajet que le GPS me répétait, le jardin public aux bancs déserts, avec son tourniquet et sa balançoire immobiles, les platanes, bouleaux, et le marronnier – tournez à gauche – les façades d’immeubles laissèrent la place aux maisons, petites cours devant séparées de la rue par des murets de briques, des arbres, des fleurs, les lampadaires s’effacèrent, le premier promeneur – dans huit-cent mètres, tournez à droite – avec son chien en laisse, une femme ouvrait son portail pour sortir sa voiture, il me fallut doubler le camion des éboueurs, une camionnette de livraison de farine me croisa, d’autres – tournez à droite – marcheurs avec sacoches ou sac à dos, un bus de ville, – à trois-cent mètres, serrez à gauche – des voitures, un feu où il faut s’arrêter derrière d’autres véhicules – à cinquante mètres tournez à gauche – je voyais toute cette activité, encore molle, et cela m’irrita soudain : je voulais être seul dans mon voyage – tournez à gauche – je voulais couper le son de cette voix, mais elle seule savait vraiment me transporter où je devais aller – continuez sur deux kilomètres – et mon vœu fut vite exaucé quand j’empruntai la rocade pour sortir aussitôt après – prenez sortie 11 direction Soranne – sur une nationale bordée d’un talus herbeux derrière lequel je devinai des champs, champs de quoi ?

Invisibles, je les imaginai de blés, bientôt fauchés, et me rappelai venir ici, enfant, avec mes camarades de jeu, voisins, copains de classe, en vélo, avant la rocade, nous, architectes de labyrinthes, les épis écrasés par nos pieds, nous roulant dessus si nécessaire, délimitant les zones de nos Seigneuries respectives avant de lancer l’ultime attaque. De retour chez nous rouges, corps couverts de démangeaisons, graines, poussières, glissées, invisibles, irritantes. Alors que je conduisais – en réalité seuls le GPS et la route me conduisaient, on ne souvient pas de sa conduite, le tapis de bitume et le paysage restent en mémoire, la voiture est superflue, et nous dedans – ces souvenirs s’éloignaient, je devais les retracer déjà, ils ne se projetaient plus à ma mémoire. Le GPS n’énonçait plus rien. Il n’y avait plus d’inflexions sur cette longue portion de trente-deux kilomètres avant de prendre une autoroute. Je pouvais profiter de ces arbres, qu’à chaque minute le soleil rendait un peu plus vert (je croyais alors que c’était la distance parcourue), profiter des ces poteaux télégraphiques, électriques, pylônes, qui cadraient le ciel de leurs fils tracés à la mine de plomb, profiter des couleurs blés, des verts des betteraves et des maïs, des teintes de limons, d’ardoises et de tuiles, connaître encore les noms de lieux sur les panneaux, les contours du paysage, y projeter un souvenir que je croyais perdu, et puis rouler encore.

Le GPS reprendrait plus tard la parole, inlassable, dans trois-cent mètres tournez à droite, et là, à gauche, roulez, roulez, prenez telle sortie, et telle autre, voilà, vous êtes arrivés à votre destination, respirez, votre vie commence ici, dans trois-cent mètres prenez ce poste, au prochain rond-point acceptez ce contrat, tournez à gauche à la prochaine mission, le tout dit avec cette manière lente et hachée qu’on les voix digitales, comme pour que je comprenne bien l’enjeu, la conséquence de ma décision d’accepter cette mission longue, lointaine, dont l’issue était inconnue. Pour l’heure il s’était tu, me laissant contempler dans le frémissant silence, entre la route et l’horizon, ces villages éternels qu’aucune route ne semble relier à la nationale et dont les clochers et les toits flottaient au-dessus des épis, des arbres et des bosquets isolés au milieu des champs, avant d’être engloutis par ce qui derrière moi ressemblait de plus en plus au passé, laissant s’ouvrir, devant, quoi ?

Texte publié le 5 février 2010 sur le Tiers Livre avec une mise en page faite par François Bon, et le pourquoi de la première phrase.

Mots-clés

vase communicant   ville   route  
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