…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

Morte sans avoir eu le temps d’écrire 141 signes

mise en ligne : vendredi 28 janvier 2011

Emportée par un panneau publicitaire qu’emportait le vent.

Nathalie Pages vécut sa dernière heure, en pensant au taf.

Ses dernières paroles : « mais si, j’ai le temps de doubler. »

C’est la veille de passer son permis poids lourd qu’elle fut mortellement renversée par un scooter.

Les cheveux bien attachés par une broche, et l’élastique, mal fixé au viaduc.

Plus qu’un chapitre, plus de batterie : elle brancha le livre, qui glissa dans son bain.

Ses dernières paroles : « ah oui ? c’est un sens interdit ? »

On réforma l’assurance chômage. Chaque jour elle tendit la main aux passants. Les passants passèrent. Mains vides elle trépassa.

En haut des escaliers, elle glissa sur son carnet de santé.

Ses dernières paroles : « ça capte pas ici je vous rappelle. »

Elle n’eut même pas le temps de se dire : « j’aurais dû mettre les pneus neige. »

Plutôt que de se défendre, se débattre, Nathalie regarda en détail, comme au ralenti, les articulations noueuses de deux mains étrangleuses.

Nathalie Pages brûlait pourtant chaque jour ce stop.

Trop endormie, Nathalie Pages ne sut pas que les anesthésistes se trompent très rarement à ce point.

Elle n’eût même pas le temps de se dire : « j’aurais dû couper les plombs. »

Ce n’est qu’en voyant le regard du conducteur du métro qu’elle regretta de s’être jetée dessous.

Il ne lui fut d’aucune utilité de nier l’évidence : « je n’ai pourtant pas le vertige. »

Après s’être mutilée, de sa main restante se trancha la gorge.

Elle voulut d’abord tuer quelques collègues, chefs principalement, mais, trop tôt, dans son sac la minuterie se déclencha.

Le feu était pourtant vert-piéton.

Sur sa tempe comme elle l’avait vu au cinéma, Nathalie pressa la détente, espérant en fait qu’elle s’enraye. Mais l’arme était neuve.

C’est dans son imagination qu’elle eut le temps de passer avant le tram. 

 Maxime au mp3, passant trop près d’un chantier mal délimité et d’une corde à la résistance mal appréciée, elle mourut entre béton et bitume.

Pour se faire enterrer selon la cérémonie des anonymes, elle changea six fois d’identité avant de mourir de ce qui ne fut pas diagnostiqué.

Audioguide 72 : ci-gît Nathalie Pages, voyez ses ossements devant la flèche, on les suppose siens. Pour explorer la fosse suivante tapez 73.

Texte publié le 5 novembre 2010 chez Cécile Portier.

Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi