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La voix, par Anna Vittet

mise en ligne : vendredi 4 mars 2011

Haydigan’ buta contre un os. Désert soudain vertical, une colonne d’os contre son propre corps, Haydigan’ lève les yeux : os sur os superposé, blancheur verticale, des sables aux nuages.

Haydigan’ se souvint qu’enfant on lui avait conté l’histoire de cette fille à la voix pâle. On connaissait sa voix, on ignorait son visage. Prisonnière au haut d’une tour, seul son chant s’échappait.

Haydigan’ se souvint. Haydigan’ chanta.

À son chant, alors, se mêla un autre chant. Un baiser sur son front et Haydigan’ devint fou, voulu grimper, gravir, contre les os brisa ongles, doigts, bras, tomba, tomba, et chaque chute l’élançait dans une fureur nouvelle, violente. Haydigan’ s’endormit, ou peut-être s’évanouit.

Haydigan’ s’éveilla à la voix de l’aimée. Haydigan’ devint patient.

Haydigan’ patient, depuis enfant entendait ce chant et ne marchait-il pas depuis lors vers ce même chant, pour quelle tour d’os la croissance de ses propres os sinon pour celle-ci ?

Haydigan’ patient, dans un désert planta la graine d’un figuier aux longues branches, qui dans dix ans, trente ans, mille ans peut-être dépasserait la tour et déposerait celui qui y grimperait à la fenêtre de la voix.

Haydigan’ impatient apprit mille langues dans l’espoir qu’une langue pût chanter son amour à celle qui chante.

Haydigan’ patient enfanta, son enfant enfanta, et chaque enfant enfantait : un homme sera là le jour où le figuier grimpera jusqu’à la femme qui là-haut chante, et l’on entend des larmes sonner d’os en os jusqu’au sable étouffé.

L’impatience d’Haydigan’ coulait dans toutes les veines.

D’enfant en enfant, de branche en branche, le chant coulait, l’attente coulait. Haydigan’ était mort depuis cent ans déjà.

Le désert se peuplait de tant et tant de voix qu’elles se percutaient, se mêlaient, et la rumeur semblait éloigner plus encore le chant blanc de la femme roulant des larmes.

Il fallait désormais grimper sur les plus hautes branches du figuier pour entendre la voix qui chante, et dans le chant encore on entendait tant les voix du monde que Sagan’ pensait parfois que le chant n’était que ces voix coulées dans une même larme, une même gorge.

Le monde de ses échos frappait sa thoracique cage et pour ne pas imploser il chantait lui aussi, et pleurait les nuits de grand vent, quand le sable se mêlait aux notes claires puis gutturales des étoiles et des lèvres entrouvertes. Ces nuits hurlantes où les voix se perdaient, et l’on se croyait si seul qu’on laissait se mêler notre souffle au vent dans la crainte et l’espoir de le perdre à jamais.

Sagan’ chantait parfois les voix des hommes et Isanaatcha’ les entendait de plus en plus souvent dans ce chant singulier. Les voix alors, claires, violentes, sans buter contre les os, montaient droit à sa bouche. Les larmes d’Isanaatcha’ dès lors coulèrent sans répit et dans chaque larme un chant silencieux s’écrasait sans que quiconque l’entendît. On n’entendait que le chant d’Isanaatcha’ qui faisait grimper les hommes et pousser les figuiers. On avait faim de ce chant et l’on croyait vouloir sauver la bouche qui se perdait d’ainsi tomber en lambeaux de chant quand au bord de soi on ne voulait que dévorer cette bouche.

Isanaatcha’ voyait les figuiers croître de désir et elle-même croissait en beauté, on n’aurait pu dire des deux quelle croissance précédait. Isanaatcha’ voyait les hommes grandir sans savoir qu’ils grandissaient pour elle. Elle était trop prisonnière de son ossature et les mots des hommes ne montaient pas si haut. Seule la rumeur, légère, pouvait voler jusqu’à elle : alors, la recueillant au bord des lèvres, Isanaatcha’ la faisait chanter.

Isanaatcha’, cependant, entendait aussi une voix.

Isanaatcha’ jetait son corps contre les os pour que s’ébranle et s’effondre la tour et tomber, morte peut-être, dans les bras de celui qu’elle appelait Sagan’ et tremblait de tant aimer tout autant que de ne plus aimer.

Un jour, Isanaatcha’ ne parvint plus à démêler des rumeurs la voix de Sagan’. Elle ne chanta plus. Ses cheveux arrachés par poignées tissèrent une dense toile et immobilisèrent son corps. Son regard, cependant, désirait encore. Ses lèvres, muettes, espéraient encore. Elle était belle à mourir. Belle et morte peut-être.

Sagan’ entendit-il son cri ? Il monta dans les branches du figuier et, de mois en mois, de branche en branche, il parvint au regard d’une femme qui là-haut l’attendait l’attendait quand elle le vit si haut tant près d’elle elle rompit la toile, rompit les os, se précipita dans le silence.

 
 
 
 
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Ce mois-ci pour les Vases Communicants j’ai le plaisir d’accueillir un texte d’Anna Vittet, à suivre sur Twitter, et chez qui vous pourrez lire ma contribution.

Mots-clés

corps   voix   conte   désert   temps  
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