…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Vie de famille ordinaire

mise en ligne : dimanche 17 janvier 2010

C’était l’heure du dîner, Maman tournait en rond dans la cuisine. Papa n’était toujours pas là. Qu’est-ce qu’il foutait !

– Le couvre-feu est déjà commencé, dit-elle.

Je ne répondis pas. On crevait de faim et elle était trop incapable pour ne pas l’attendre et réchauffer des restes. Alors on attendait comme des larves ventre gémissant ; faut dire que les restes étaient peu ragoûtants. J’aurais pu passer par dessus la clôture, piquer des poules chez les Lauret, cogner leur clébard, mais j’avais autre chose à foutre. Je laissais la vieille creuser son sillage dans le carrelage, face à des fourneaux vides. Direction le garage. J’allais l’attendre.

Avec sa maigre récolte de fruits pourris qu’il allait mettre au congélateur, et ses affreux légumes dont il raffolait, beurk ! Je préférais encore les limaces grillées.

– Cyril ? Où vas-tu ?

– La ferme ! Fais chauffer le four.

Et mets-y ta foutue tête, achevai-je mentalement.

– Cyril !

Oh, là, elle dépassait les bornes car j’avais faim, j’étais tout entier à fleur de peau. Je revins en courant dans la cuisine, bousculant chaises, table, l’attrapant par la manche, crac ! Chemisier déchiré. Les cheveux. Je l’attrape par les cheveux, ma main gauche ouvre le four. Il se referme.

– Merde ouvre ce putain de four ! Allez !

Je la secoue dans tous les sens pour me calmer.

– Cyril !

Elle gémissait, pleurnichait, je la jette par terre, le four fini par s’ouvrir dans un grincement insupportable. Elle l’a manqué de peu cette fois-ci.

– CETTE FOIS-CI ! je me mets à hurler et à taper du pied.

Du pied je cogne, une chaise. Repars. Dans le garage le congél. Dedans rien. Rien. Je tournai en rond un moment, observant les diverses planches, les clous éparpillés, les objets lourds, les objets tranchants. Les bouts de cordes.

La voiture entra enfin. Rouillée, clapotante. Asphyxié, je pensai à tout ce gâchis d’essence et maudis le conducteur qui sortit, au sourire béat, de l’antiquité roulant on ne savait trop comment.

– J’ai à manger fiston !

Il rit sans conviction.

– T’es pas fait piquer par la milice ?

Il ne répondit pas. Je détestais ça. Dans le coffre ça puait. Cinquante kilos de pourrissures à gerber, un plaisir. Il était temps de s’y mettre. Il ouvrit le congél, plongea la tête dans le coffre pour trier l’intriable. Sans regarder, il jetait les fruits dans le congélateur. Je ne savais trop quoi faire et le hasard me vint en aide sous la forme d’un grincement : le hayon ne tenait que de rouille. Je vins en aide au hasard en le claquant aussi fort que je pus. Le choc fut décevant. C’est qu’il était presque costaud…

– Ça va ? fis-je en m’efforçant de ne pas être trop affable.

Il me regarda, toujours avec pendu le même sourire insignifiant, sa marque de fabrique. Il ne broncha pas, mais je le sentais n’en penser pas moins. Oui. Pas moins, pas plus. Comme son sourire. Autant d’insignifiance dans mon géniteur finit de me pousser à bout. Je fis mine de le soutenir, un bras derrière les épaules, et rapidement sous les genoux je le bascule, hop ! dans le congél plein fermé, assis dessus.

11/2000

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