…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Le parfum de la bourgeoise

mise en ligne : mercredi 30 mars 2011

25 mars 2011

Palais de Tokyo. Au-dessus du sous-sol en travaux où Amos Gitai expose Traces, installation visuelle et sonore de ses films, avec des projections d’extraits sur des murs moins que nus, des photos et des textes, la vente de la collection du Château Gourdon par Christie’s prend ses aises sur les deux autres étages, presque complets ; un peu de place tout de même pour cette plaque de béton trop grande.

J’entre dans la zone de pénombre, calfeutrée, feutrée, magnifiques pièces art-déco mises en valeur, moquette, numéro de vente sous chaque lot.

Il y a des lampes sur pied, des lustres fixés à de faux-plafonds. Je vois leur numéro, les prix sont dans le catalogue que des hôtesses tiennent à disposition tout au long du parcours et qui est en vente pour trente euros à l’accueil où un homme demande "une facture pour l’ambassade".

Vision de luxe, ici : c’est le luxe. Comment pensé-je ça ? Le voyant sans le voir, la qualité des objets, de leur exposition, et les gens autour, leurs vêtements, leur allure, quelque chose de leurs corps. Ensuite ce qui me choque alors c’est, déplacée en ce lieu, l’odeur de magasin Sephora, agressive et vulgaire, piquante, écœurante, je me demande si elle vient de diffuseurs d’ambiance criards et mal réglés ou si elle est la somme des parfums de luxe des femmes présentes ici, de tous âges, quand mes yeux glissent sur un Fernand Léger qui aurait sa place dans l’autre aile du bâtiment, plus loin il y a un divan, il fait très chaud, l’odeur mélangée des parfums monte à la tête.

229, 104, 536, 407, 98, 238, des numéros pour quelles valeurs ? Ce sont des pièces uniques, ce pied de lampe est unique, ce panneau mural est unique, ce sont des œuvres d’art sauf qu’elles servent à s’asseoir, à dîner, à éclairer une pièce — non ce panneau mural ne sert à rien, est-il possible que… — et ne disent rien d’autre, d’ailleurs dans les salons où ces pièces sont destinées, qu’est-ce qui se dira ? Et puis c’est quoi l’art ? Ce Fernand Léger, cette composition là, qu’est-ce qu’elle dit de plus que cette applique murale, on le trouve aujourd’hui en tapis ce Fernand Léger, d’ailleurs à y regarder de plus près oui, c’est exposé par terre, c’est poilu un peu, c’est bel et bien un tapis et le Fernand Léger vu tout à l’heure est en fait autre chose, je pense le mot chose, je m’en veux, mais cet autre tableau ferait un tout aussi beau tapis, me dis-je, je cligne des yeux, vise un sac à main ouvert où j’imagine un portefeuille gonflé de billets de deux cent euros, cligne à nouveau des yeux.

Sur la moquette molle, qui ferait un beau tableau, étourdi de chaleur et du parfum de supermarché de luxe je comprends, par le rapprochement pièce unique-artiste-utilité, la niche du mobilier art-déco et mon esprit remonte le temps, jusqu’à l’atelier parisien où Jan et Joël Martel tordent et soudent le zinc épais, dans l’artifice des étincelles.

Il y a des lampes sur pied à 400 000 €, des lustres à 40 000 € fixés à de faux-plafonds portatifs posés dans l’espace grandiose du Palais pour l’occasion (car rien n’est neuf, vous l’aurez compris).

Mais il faudrait dire qu’il y a une lampe sur pied, un lustre plus un autre lustre, et puis les nommer et leur créateur, et les matières qui composent l’œuvre et puis l’année et puis tout ça dans un musée public ! Non ?

Le Fernand Léger est estimé à 50 000-70 000 €, le tapis. Ces numéros, pour quelle(s) valeur(s) ? Et puis il s’agit du tapis ou du tableau de Jean Metzinger ? Et puis pourquoi je ne suis pas dans l’autre aile du bâtiment, à regarder à l’identique ces objets ? (Ce sont, de toute façon, des objets.) Ici je sens les regards heurtés par ma présence, ma veste élimée prêt-à-porter, ma casquette délavée et ma barbe de dix jours pas taillée, mes chaussures pas cirées et mon jean qui perd des fils, mon regard fatigué. Je sens bien que je le froisse lui, collectionneur et fin œnologue depuis quinze ans, marquis PDG d’une multinationale et son sur-mesure et que je la chiffonne elle, sa femme experte en crayons et aquarelles du XIXé depuis six ans et gestionnaire de fonds d’investissements depuis douze en robe de soirée qui se porte l’après-midi, que je contamine leur peau gommée puis laquée, je devine leurs frissons et aussi leur curiosité qui rejoint la mienne, d’eux.

Je les regarde de plus près et toutes leurs peaux sont belles, lisses, neuves, jeunes, de tous âges… mais quelle âge peut-elle avoir celle-là ? Quarante ? Soixante-dix ? Les vêtements ne disent rien, je ne connais pas ces vêtements, ils sont simplement plus neufs que la plus neuve des chemises Gap. Et cet homme aux deux boutons de chemise ouverts, veste grise mais sport, pochette rouge sombre, cheveux grisonnants, peau de jeune homme, sourire d’affiche ?

Les téléphones et appareils photos numériques partout encadrent et flashent et mémorisent la pièce convoitée ; le porte-manteaux à 80 000 €, le lit et ses tables de chevet pour plus d’un million, le fauteuil à 600 000 €, la "table à jeux et suite de quatre chaises" la pièce estimée au plus fort prix, entre 3 et 5 millions d’euros, elle donne envie de jouer aux échecs.

Ce sont des numériques compacts ou des iPhones ou des Smartphones, je possède moi-même un numérique compact et un Smartphone ou un iPhone, ils sont donc, sans doute, au fond, semblables à moi ? Mais sous quel angle approcher leur humanité pour découvrir, qui sait, la mienne ? Je préfèrerais être en bas, dans les sous-sols poussiéreux, dans la cacophonie orchestrée par Amos Gitai, entre le violon contemporain et les "moussolini-moussolini" scandés en 1993 ; ces sous-sols, puissent-ils être à jamais en construction et bruyants, nous rappelant l’Histoire, des procès nazis aux candidats fascistes, qu’il soit inconcevable d’y recevoir ce que je subis ici, que ces lieux puissent être à jamais en naissance, renouvelés toujours, et libres.

Je suis étourdi par le nombre d’objets, leur coût, leur âge, le fait qu’ils soient à vendre, qu’ils soient œuvres d’art et objets, privés et exposés au public, qu’ils fassent partie de l’Histoire et du salon de quelqu’un qui, ici à côté de moi, va l’acheter, à la fois pour son salon et pour son argent, le revendre un jour, tout ça et puis ce parfum odeur puanteur non c’est trop, ça ne peut pas être porté, c’est le mélange, ou une ambiance diffusée mais qui serait bête pour diffuser ça alors je veux en avoir le cœur net et m’approche doucement de cette femme jeune aux yeux bridés, à la peau comme un vêtement qu’on ne saurait pas si finement tisser sur Terre, elle a quinze ou cinquante ans comment savoir, elle prend en photo une belle paire de vases, ronds, généreux, noirs profonds, abordables, moins de vingt mille, alors je m’approche d’elle frôle de mon coude le creux des hanches pour toucher le cuir invraisemblable de son sac à main qui ne peut être fait que dans la peau illicite d’un animal disparu depuis deux siècles et bientôt vingt-deux années, dernier représentant de son espèce, je me colle mieux à elle tandis qu’elle cadre dans le rectangle de son iPhone les deux cercles noirs de mes yeux qui se tendent vers son cou et je respire ce parfum et elle d’abord figée dans son geste photographique se cambre et oblique son cou pour que je l’inspire mieux de mon nez contre sa peau — comment une peau peut-elle être si lisse comme trop pleine de molécules hyper-dense haute-définition, et je goûte alors pour mieux saisir du parfum de la salle surchauffée la contribution du sien et je ne sais identifier ce que je sens c’est sans doute le parfum de son corps, d’une douce et sexuelle puissance, implacable je la veux, il me faudrait tous et toutes ici les goûter et vérifier s’ils recomposent, ensemble, l’odeur d’usine du Sephora et son odeur à elle est peut-être en réalité une habile synthèse de phéromones, parfum manufacturé ultime, désirabilité maximale alors ma langue remonte jusqu’à son oreille dans laquelle je pénètre avide au fond de ce trou qu’elle a parfait, son tympan est une caresse de miel et sous ma salive brûlante mes dents déchirent le minuscule os marteau du tympan que j’empoigne gluant et je commence à frapper les coups au centre de la pièce sur le socle du Joueur de scie musicale de Jan et Joël Martel et qui est estimé entre 200 000 et 300 000 € on est pas à cent mille près, "Un Million ? Une fois ?" Chtac ! Je frappe ! Chtac ! "Six Cent Millions Douze Mille Milliards ! Deux fois !" Et je frappe, Chtac ! de cet os immense, Chtac ! que je confonds peut-être avec mon sexe comment savoir ils se ressemblent tant, je tape sur la scie musicale Chtac ! elle-même et commence à en jouer y frotter mon instrument marteau et la vibration du métal fait trembler tout le bâtiment et renverse devant moi les corps parfumés et dont les odeurs combinées terminent de m’achever, puanteur de quoi, de l’argent alors ? Je le croyais pur Chtac ! Chtac !

2 Messages de forum

  • Le parfum de la bourgeoise 30 avril 2012 15:54, par gilda

    Question triviale : les prix évoqués sont-ils les vrais ? Déjà à 10 voire 100 fois moins ils me paraîtraient hallucinants comme montants. Ou plutôt indécents.

    À la librairie, parfois, certaines clientes sans âge non plus : seuls leurs yeux semblent encore vrais. Leurs visages aux lisseurs étranges font penser à ces masques souples de cinéma que les acteurs parfois enfilent et qui leur font une seconde peau.

    Quant aux parfums, je pense que certaines diffusent elles-mêmes suffisamment forts et leur mélange créerait cette senteur étourdissante et lourde de parfumerie.

    Voir en ligne : traces et trajets

    • Le parfum de la bourgeoise 30 avril 2012 23:25, par JS

      Et si, de "vrais" prix... L’art-déco a la cote.
      Certains liens vers chez Christies fonctionnent encore, comme celui-ci
      http://www.christies.com/LotFinder/...
      Estimé 30 à 40 K€, vendu 75400€...
      Je ne sais pas s’il est aux normes, et s’il accepte les ampoules à économie d’énergie…

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