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Petits nuages blancs sur fond bleu, par Marc Pautrel

mise en ligne : jeudi 31 mars 2011

La nuit durera toujours, il n’y aura pas d’aube, ni demain, ni dans un mois ou dans un an. Vous vivez dans un autre monde, allongé et debout, dormant et courant en même temps, vous êtes passé de l’autre côté, c’est le rêve absolu et permanent, le jour ne se lèvera plus jamais. Le jour ne se lèvera plus jamais parce qu’il est déjà là : le ciel est un vrai ciel complexe, un de ces ciels curieux du Nord, de Belgique, de Hollande, traversé sans cesse par de petits nuages blancs et ronds, poussés sur le bleu par le vent comme des moutons courant en désordre sur la plaine. Pas de soleil, pas de lumière, seulement le blanc et le bleu. Partout au-dessous, en tout point de la terre, c’est la nuit. Le ciel est un ciel lumineux de printemps mais la terre est une immense mer obscure, plus opaque que de l’encre.

Sur cette terre dorénavant offerte à la nuit, il y a votre maison, grande, confortable, majestueuse, une belle bâtisse bourgeoise. Elle comporte une petite tourelle, un étage, une dizaine de pièces au moins. Ses volets sont fermés puisque c’est la nuit, mais pas tous puisque vous êtes là, et on voit la lumière allumée aux deux fenêtres de l’étage. La grande maison est construite en ville, un lampadaire municipal est lui aussi allumé, car c’est la nuit pour tout le monde, la nuit pour toute la ville.

Entre le ciel et la terre il y a les arbres, de beaux arbres, immenses, très feuillus, le printemps a été généreux. Le plus grand des arbres est planté sur la place devant la maison, c’est une sorte de peuplier, longiligne, très haut, sa taille est le double de celle de la bâtisse, il cache en partie les nuages à la vue, il empiète sur le ciel. Son feuillage est la plus rassurante des ombres et même le ciel l’aime, sans arbres le ciel ne serait rien, leur cime sait comment caresser les nuages.

 
 

Il s’agit donc d’un des plus célèbres tableaux du monde, L’Empire des lumières, de René Magritte. On peut considérer cette toile comme l’expression la plus forte de l’œuvre du peintre belge. Des milliers de personnes l’admirent chaque minute dans le monde, en reproduction sur des posters, dans des livres, sur des écrans d’ordinateur, ou de manière exceptionnelle, en face-à-face dans un musée.

Ce qui frappe en premier, c’est la beauté du ciel, ces petits nuages blancs sur fond bleu, composition classique qui rappelle les toiles de la Renaissance. On pense à ces portraits peints par Giovanni Bellini dans lesquels la tête se détache sur un fond de ciel bleu à nuages. L’ombre chinoise du grand arbre central met le ciel en valeur et c’est ensuite seulement qu’apparait l’illogisme de la scène : c’est la nuit, la maison aux fenêtres allumées, la place avec son lampadaire lui aussi allumé, les arbres obscurs qui surplombent le toit, tout est plongé dans la nuit, tout sauf le ciel éclairé par un soleil exclusif. Il y a un ciel magnifique de printemps, lumineux et enthousiasmant, et il y a en même temps un quartier citadin plongé dans une nuit épaisse et mystérieuse. Il y a l’espoir et la menace, la joie et l’anxiété.

Magritte a travaillé toute sa vie sur cette scène, au point que le catalogue raisonné de son œuvre recense dix-sept peintures à l’huile et dix gouaches portant comme titre L’Empire des Lumières et réalisées entre 1949 et 1964-1965. Trois tableaux sont visibles publiquement : l’un à Bruxelles aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, l’autre au MOMA de New York, le troisième à la Peggy Guggenheim Collection de Venise. Cette dernière version, peinte en 1953-1954, est peut-être la plus puissante. Le tableau est exposé dans la première salle de l’ancien palais de Peggy Guggenheim transformé en musée, il y trône.

 
 

Même parfaitement éclairée et examinée de très près, la toile garde encore des secrets, cachés dans ses ténèbres. L’épaisseur de la nuit picturale est ici saisissante : Magritte a peint tous les détails mais ils sont dissimulés, noir précipité dans le noir. C’est un exceptionnel exercice et une grande leçon de technique que la peinture donne ici à la littérature.

À l’examen, on est d’abord frappé par le caractère squelettique du lampadaire, sorte d’homme décharné, épouvantail amputé des deux bras, et immédiatement après, on remarque l’hyperréalisme des nuages. Les deux fenêtres sont allumées et teintées d’une couleur marron clair, ce qui signifie que la lumière de la pièce est indirecte et intimiste, et que se cachent derrière les murs des gestes qui ne regardent personne. Le tracé du grand arbre est d’une extrême précision, ses feuilles sont nettes, détachées sur le ciel. On note aussi la complexité des détails des petits arbres du côté. Dans l’angle droit, au premier plan, sur la place devant la maison, dans l’obscurité se cache un parallélépipède gris, sorte de boîte mystérieuse hautement surréaliste : quelque chose y a été enfermé, oserez-vous devenir Pandore, semble demander Magritte au spectateur.

Plus curieux et plus difficile encore à distinguer, sur la gauche, au premier plan, est dissimulé un gros rocher : voilà sans doute ce qu’on appelle un cailloux dans le jardin. Enfin, sur le côté de la maison, on distingue un portail fondu dans la nuit. Cette grille, scellée entre deux piliers couronnés chacun d’une sphère, est la seule porte visible pour entrer et sortir de la maison.

 
 

Le bonheur et le malheur se livrent une guerre ancestrale, permanente et sans merci. Il fera encore nuit sur la terre et encore jour dans le ciel. N’éteignez jamais la lumière, celle des fenêtres, celle du lampadaire, ou bien l’obscurité sera totale et ne resteront que les arbres et le ciel. N’éteignez jamais la lumière.

 
 


*

 
 

Vous venez de lire un texte de Marc Pautrel qui me fait la joie d’accueillir un texte de mon Journal éclaté sur son blog. Vous lirez ses livres et aussi, tous les jours en ligne, son Carnet.

Vous pouvez continuer à lire les Vases Communicants de ce vendredi 1er avril 2011.

Mots-clés

paradoxe   fantastique   art   nuit  

2 Messages de forum

  • Petits nuages blancs sur fond bleu, par Marc Pautrel 1er avril 2011 17:17, par brigitte Celerier

    entrer dans le tableau, le chantonner avant de l’expliquer, de l’approfondir

  • Petits nuages blancs sur fond bleu, par Marc Pautrel 1er avril 2011 22:06, par Dominique Hasselmann

    La toile en vrai est au musée Magritte de Bruxelles, elle illumine évidemment la salle dans le fond à droite.

    C’est un tableau sur l’antagonisme (et, par exception, sur le le surréalisme). Les contraires s’attirent, s’aiment et s’aimantent. Le pôle positif et le négatif, oui, l’ombre et la lumière (électrique, donc nucléaire à 80 % en France ou gaz à tous les étages avec 20 % d’augmentation pour l’année).

    Magritte est un aimant à bout rouge (ses femmes représentées le prouvent). Il dégage des ondes trop puissantes.

    Même si le musée bruxellois manque de dimension(s), la réalité au sortir paraît amoindrie.

    Nuages, oui, comme des brouillons de pensée dans le ciel.

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