…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Levez vos skinny fists comme antennas to heaven

mise en ligne : dimanche 17 janvier 2010

La tour de verre reflétait l’été de désert et les autres tours. Du bitume s’élevait une chaleur infernale qui semblait ne jamais vouloir s’arrêter. Le président de la banque mondiale ignorait l’ampleur de ce qui montait, quarante étage plus bas, depuis la rue. Assis au fond de son fauteuil, il méditait les paroles du journaliste, pensant que son pouvoir et la police viendraient à bout de cette poignée d’idéalistes.

Dehors, la rumeur s’élevait lentement, depuis l’horizon, ports, aéroports, autoroutes, gares. Des centaines de milliers de points minuscules marchaient, inexorablement, comme une vague tâche multicolore de pétrole sur l’océan, un mouvement de marée, lent, qui semble immobile, et pourtant bouge, doucement. Le président ne put s’empêcher de penser « quel appareil les a le plus transporté ? Boeœing ? Airbus ? » De toutes les rues le flux croissait, hérissé de milliers de maigres poings tendus vers le ciel. Des cordons de noirs policiers armés de paralyseurs, d’étourdisseurs, de gaz lacrymogène, de matraques électriques, ondulaient autour du courant. D’un ordre issu de lui et de subventions annuelles, la police obéissait. Il sourit, se crut mal assis, remua, s’aperçut qu’il transpirait, malgré la climatisation.

Le journaliste était immobile, loin du bureau, près de la fenêtre, observant le mouvement qui s’accélérait rapidement, puis plus vite, vite. C’est quand les bras croisés du journaliste sursautèrent comme un réflexe de protection que le président prit conscience qu’il n’y avait plus d’issue. Car le journaliste avait vu.

Vu l’horizon, vu la lame de fond, vu le terrible coup de bélier qui arrivait, vitesse constante, retour impossible, choc inévitable, il sentit son coeur frapper deux mesures, l’une chantait le bonheur d’une nouvelle paix, l’autre battait une marche militaire. Les voitures-guides bariolées, aux haut-parleurs directeurs, les groupes de tambours, les banderoles, les feux de Bengale, les visages par milliers, les rues peintes de toutes les couleurs.

C’est quand l’onde de choc atteignit la base de l’immeuble de la banque mondiale que le président entendit la rumeur. Il se redressa comme sonnait le glas, vit défiler son destin tragique dans les livres d’histoire, et il ouvrit la porte-fenêtre de sa terrasse privé. Pendant une fraction de seconde, alors qu’il marchait droit devant lui vers un ciel bleu et sec, il éprouva du remords, reconnut le bien fondé de ce qui arrivait, sourit pour ce qu’il avait fait et offrit la chute d’un empire en sacrifice au peuple.

12/2000

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