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Bientôt les Prudhommes #3, par Guillaume Vissac

mise en ligne : jeudi 5 mai 2011

En ce jour de Vases Communicants, j’accueille un texte de Guillaume Vissac, qui est à lire chez Publie.Net et aussi sur son site où il accueille aujourd’hui un extrait du journal éclaté. Le texte qui suit est extrait de Comment mâcher sa propre cravate ?, « travail » en cours. Épisode précédent publié sur Oeuvres ouvertes.

*

J’ai noté l’heure : 2h54, le matin du matin. Celui déjà fameux, tellement anticipé où l’on nous apprendra qu’on est viré, tous autant qu’on puisse être, ce sera, cette fois, officiel. On sait depuis lundi que le PDG déjà passé la semaine d’avant pour faussoyer deux mecs sans aucun état d’âme reviendra ce vendredi (et c’est maintenant déjà). On a vécu, on a bossé, on a sué sous le poids du compte à rebours, de cet ultimatum. Et, bien sûr, 2h54, je dors pas, transpire, juillet farfouille depuis des heures dessous ma peau pour y trouver Dieu sait quel faux liquide. J’attraperais bien une clope pour occuper toutes mes phalanges, tous mes poumons et toute ma voix sauf que voilà je fume même pas.

Le PDG brûle les étapes, il a voulu nous remplacer avant de nous virer officiellement, le tout bien sûr sans rien nous dire (sauf qu’on le sait). Il a déjà réattribué la plupart de nos tâches à quelques uns de ses propres mecs sortis de nulle part qui font même pas partie de la boite, on croit rêver. Voilà pourquoi le Coach répète qu’il est taré, qu’il fait n’importe quoi. Lui, le PDG taille Playmobil de sa boite en plastique, il n’arrête pas de répéter qu’il n’a pas le choix et qu’avec lui faut pas moufter. Mais ça non plus on n’est pas vraiment censé le savoir (pourtant on le sait, car on sait tout).

2h54, je me demande quel T-Shirt je pourrais bien me coller au ventre et aux épaules une fois demain venu, c’est à dire aujourd’hui. Et j’hésite. J’hésite entre le noir (I’d rather die terrified than live forever), le jaune (Everything will probably not be ok) et le noir (During a zombie attack please follow me). Voilà à quoi se résume ma maigre part de contestation. Car, oui, tout est politique.

Le Coach tout à l’heure (enfin hier, je m’y fais pas) nous a articulé la chose suivante : demain faudra chialer. Il a dit : on est pauvre, on a des gosses, on est à la rue. Parlant du PDG, il a dit : demain il sera insupportable (et il a répété) insupportable, je le pense vraiment.

2h54, je me demande quelle chanson écouter, la dernière, avant d’arriver au bureau, matin, celle qu’on écoute et qu’on prévoit pour qu’elle s’imprime dans l’arrière-tête toute la journée durant. Je prends Bowie par coeur. J’hésite entre Motel (« and it’s lights up boys »), Hallo Spaceboy (« this chaos is killing me ») et je me demande : est-ce que ça c’est politique ?

Demain, plus tard, c’est déjà aujourd’hui. J’anticipe pour le sport et pour faire tournoyer ma tête la journée qui s’apprête à dévaler sous mes pieds à partir de bientôt (le compte à rebours, toujours ancré en moi, crépite sous l’épiderme). D’abord faudra ouvrir la porte du bureau, fermer la porte, faire semblant d’encore y être et même ne pas savoir, non ne jamais savoir, puisqu’officiellement c’est juste un jour comme n’importe quel autre alors bosser tout simplement, et puis baisser la tête, serrer sa main, lever la tête, assister à la réunion générale, faire ah bon, faire ah oui, dire comment ?, et merde alors, mimer sur nos visages assez blasés la surprise malgré tout, puis assister à l’entretien en tête à tête, faire genre je suis un peu abasourdi en fait, faut que je me renseigne, je sais pas trop, je suis sous le choc faut dire, voilà pourquoi. Le Coach hier a dit : faudrait juste pouvoir lui planter une fourchette dans le derche. Il a dit : la loi française devrait bien prévoir ça, non ?

2h54, je me suis relu. Il y a à peine quelques douzaines d’heures (c’est à dire mardi) j’ai gribouillé en bas du carnet de notes, avant l’entrée dédiée au jour suivant, la phrase : « au pire écrire un truc semi-fictif qui s’appellerait Prudhommes ? ». Au pire. Je décale le curseur pour effacer au bout de la phrase le point d’interrogation et contrôle S je l’enregistre.

Mots-clés

politique   travail   liberté   en cours  

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