…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Hyvernaud, Georges. Le wagon à vaches.

mise en ligne : mercredi 15 juin 2011

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Tant pis. La littérature française, Dieu merci, peut se passer de mes services. Elle ne manque pas de bras, la littérature française, ça fait plaisir. Elle ne manque pas de mains. On en a pour tous les goûts, pour toutes les besognes. On a des anxieux, des maux du siècle, des durs et des mous, des bien fringués, des chefs de rayon. On a les officiels en jaquette, pour centenaires et inaugurations de bustes. On a les anarchistes qui portent un pull-over jonquille et qui sont saouls à onze heures du matin. Ceux qui sont au courant de l’imparfait du subjonctif, ceux qui écrivent merde, ceux qui ont un message à délivrer et ceux qui sont les gardiens de la tradition nationale. Les facteurs, les gendarmes. Ceux qui me font penser à mon cousin Virgile qui n’était bon à rien : alors il s’est engagé et puis il est devenu sous-officier — voilà où ça mène de s’engager. Les littérateurs engagés, les littérateurs encagés. Il y a ceux à qui le noir va bien, et ceux qui préfèrent le rose, et ceux qui aiment mieux le tricolore. Ceux qui ont le cœur sur la plume. Et les psychologues, et les pédérastes, et les humanistes, et les attendris, et les enfants du peuple à qui ça fait mal au cœur de posséder tant de culture à eux tout seuls, et les moralistes nietzschéens qui ont été élevés dans une institution de Neuilly. On a de tout, on n’en finit pas. On a ceux qui giflent les morts et qui conchient l’armée française, et puis qui se rangent, qui ne plaisantent pas avec la consigne. Les travailleurs de choc qui vous édifient des trente volumes de roman, et toute l’époque est dedans, il y a des tables et des index méthodiques pour qu’on s’y retrouve. Ceux qui font des conférences dans les provinces, avec trois anecdotes et un couplet moral planté dessus comme une mariée en plâtre sur un gâteau de mariage. Et les petits jeunes gens qui parlent tout le temps de leur génération. Et s’ils racontent en deux cent vingt pages qu’ils ont fait un enfant à la bonne de leur mère, cela devient le drame d’une génération.

D’abord, quand on parle de l’esprit d’une génération, je rigole. Voyez-les se tortiller dans leur pull-over, les petits gars. Écoutez-moi ça. On n’est pas comme nos vieux, nous autres. Nous, on est une génération désarmée, désaxée, etc. J’ai lu cela cent fois. Ou le contraire : nous, qui sommes épris de santé, d’énergie, de simplicité, etc. À présent, ils citent Kafka, ou Sartre. De mon temps, c’était plutôt Freud, ou Gide, ou Rimbaud. Les générations ont besoin de noms propres.

Moi aussi, j’aurais des noms propres à citer. Ceux de Barche, de Craquelou, de Ravenel ou de Pignochet. Des hommes de mon âge, des hommes de ma génération. Eux, ils ne faisaient pas de livres, et on ne parle d’eux dans les livres. C’était des remueurs de terre ou de ciment. Nous avons été mobilisés ensemble : bonne occasion d’éprouver ce qu’est au vrai une génération. La guerre se charge de les rassembler et de les séparer, les générations. Les bureaux de recrutement vous disposent les hommes en couches aussi distinctes que des stratifications géologiques. Untel classe tant. Au moins, c’était clair. Chacun à sa place, dans une couche d’hommes nés à peu près en même temps que lui. La voilà, sa génération. Présente, pesante, concrète. Pendant des mois, j’ai pu l’observer, dans ces mous villages du Nord, ma génération.



Georges Hyvernaud, Le wagon à vaches. Le Dilletante, 1997 (Denoël, 1953).

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