Fragments, chutes et conséquences.

…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture numérique…

Oloé

lundi 23 mai 2011

23 mai 2011

Ceux qui connaissent mes difficultés à trouver un lieu sans radio abrutissante de tubes ressassés, un lieu qui soit un lieu où écrire et où poser le stylo, fermer le clavier, reste possible, un lieu où il soit possible d’éviter de

Ne pas tenir en place, ici, et donc partir.

savent combien ce livre d’Anne Savelli, Des Oloé, chez D-Fiction, peut résonner, dans la période actuelle où il me faut, souvent, trouver un tel lieu. Il y a des antilieux qui peuvent pousser à écrire, comme par rejet, mais n’est-il pas plus paisible et productif de rêver d’un endroit duquel je pourrais dire :

Ce qu’il y a c’est le silence, pas de voiture ou presque, ni scooter, ni moto. Faire attention aux vélos, simplement. Et la langue : ils peuvent parler, les voisins, l’allemand je ne le comprends pas. Ils peuvent s’engueuler, rire ou se raconter leurs secrets, les mots ne me heurteront pas, je n’entrerai pas dans leurs phrases, dans leur vie exposée, resterai dans ma boucle, mon ressac, ou à chercher ce qui passe par dessus les têtes – le ciel blanc, le store à demi déplié

Des oloé, c’est un livre qui rend compte d’une errance, s’imaginer seul dans une ville et s’asseoir pour lire, ou pour écrire, sans entrave ni brouillage, comme je vais devoir le faire, juste après avoir publié cet texte sur Des oloé, car pour moi, écrire toujours dans le même lieu m’est impossible ; cela en plus des contraintes du foyer (comme aujourd’hui). Même un bar parfait pour écrire, avec de la place sans personne derrière ni à côté, de la musique choisie par le lieu, pas de radio mais Spotify ou CDs entre rock indé et pop non-variété, connexion wifi sécurisée, pourra ne pas tenir dans le temps quand, toujours, quelqu’un, serveur, taulier, cherchera à vous tutoyer, vous parler, vous serrer la main, vous demander ce que vous faites là à venir tout le temps avec votre ordinateur.

(Il peut aussi s’agir, pour moi, d’un lieu où coder.)

Les oloé, définition :

Où lire sur une avenue ? Comment réussir à écrire quand les radios, leurs flashs, leurs tubes ont envahi les cafés, les boutiques et le système nerveux, les couloirs, les entrées, les quais ? Où s’asseoir quand tout nous porte à marcher en pressant le pas, serrer son sac et droit devant rentrer chez soi le plus vite possible ? Où penser ? Où rêver ?

Les oloé, ce seraient ces endroits où lire où écrire (le second o pouvant se comprendre également, c’est au choix, comme un où sans accent), de ville, de mer, de campagne qui font une brèche, nous y accueillent. L’idée n’est pas de fuir mais plutôt de creuser. Parfois ils seront désignés avec précision, comme c’est le cas pour la chaise-table du CentQuatre trouvée dans un jardin aujourd’hui disparu. Lorsque l’oloé sera privé, on se réservera le droit de rester vague. Des lieux où s’attacher, se concentrer, se laisser distraire ; s’alléger, se lester, jouer des dimensions.

C’est regarder un intérieur tamisé et chaleureux, vouloir soudain s’asseoir sur ces chaises bien dessinées, à l’apparence de confort qui, face à des tables de dimensions parfaites pour poser clavier, livre et café, nous appellent ; rentrer et ressortir, poussé dehors par le dernier tube d’il y a vingt ans entendu mille fois contre son gré.

La porte s’ouvre. On pourrait rester mais on lève le camp. Ranger le câble qui relie au monde et l’instant d’avant taper sur envoi : un mot en suspens, un appel de rien. Marcher sans imaginer (en imaginant) ce qui sera repris au vol. Connivences vent d’est dans les rues, les cours.

C’est ne pas parler des meilleurs endroits, ceux où personne ne vous a abordé familièrement pour vous demander ce que vous fabriquez là, ce que vous pensez de "ce qui passe en ce moment", garder secret ce lieu, ne pas vouloir accélérer ce que déjà l’été approchant amorce : un surpeuplement.

C’est marcher. Rêver d’une résidence d’auteur qui nous permettra d’écrire, mais d’écrire quoi ? — toute notion de projet m’est étrangère, tout texte en cours est multiple et se divise toujours à l’arrivée, le site que vous lisez est mon lieu le plus bavard : mais est-ce bien un lieu ? Alors marcher, sortir à nouveau, chercher à ancrer les mots dans la ville, dans les corps, vouloir les relier par l’épaisseur d’un volume qui ferait monde.

Envisager la ville comme un jeu de piste, terrain avec ornières,
grillages, froid qui use les doigts
on se rétracte on y va quand même

envisager la ville à l’instant de la perte, de la pensée transmise, tourner,
se tromper, faire exprès, que la pluie nous tienne à rebours, frôler,
frayer, vertige de tout ce plein, des directions à prendre

se rétracter y aller quand même.

Retourner au texte en cours, ce texte difficile qui prend, banalement sans doute, au ventre, et produit des paragraphes isolés, quelques uns que je lirai peut-être à la Nuit Remue ; un lieu où lire.

Retour à l’atelier. Commencer d’écrire. Par la haute fenêtre, la trille d’un oiseau fait lever les yeux : oui il y a du ciel, de l’arbre sans feuille et le mot THÉÂTRE inscrit bleu sur noir. Il y a de la cheminée, des volets fermés, façade années 30 qu’on rêve en garage. Des croûtes et des failles. De la grille de poulailler.

 
 

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Citations et photos extraites du texte Des oloés, d’Anne Savelli, paru ce jour, 23 mai 2011, chez D-Fiction, à acheter par exemple chez votre libraire numérique préféré, Immatériel.

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