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André Rougier, lecture

mise en ligne : mercredi 29 juin 2011
L’homme fuit l’asphyxie.
L’homme dont l’appétit hors de l’imagination se calfeutre sans finir de s’approvisionner, se délivrera par les mains, rivières soudainement grossies.
L’homme qui s’épointe dans la prémonition, qui déboise son silence intérieur et le répartit en théâtres, ce second c’est le faiseur de pain.
Aux uns la prison et la mort. Aux autres la transhumance du Verbe.

— René Char, Argument de Fureur et Mystère. 1938

 
 
 

Pour lire André Rougier, tout d’abord se défaire de nos influences, venir là le plus librement possible, oublier pour mieux lire et penser à la possibilité, pour celui qui a eut le désir d’en rendre compte, de partir en une longue migration, de celles dont on ne revient pas indemne. À la lecture même, "battre le fer des fermoirs invisibles".

attraits du tain où l’on ne parvient qu’en y entrant de plain-pied et libre de tout cadastre, brièveté qui y apprit le poison, y cisela maléfices et usures, nous fit croiser ceux qu’on ne quitte plus, les indociles, les maniaques, les épars, les amnésiques cernés par ces piétinements, ces roses hybrides, ces routes sans traînes ni brouillards, ces soupçons d’aigreurs et suffisances, nuits obstinées, traces quémandant du bourreau l’aval et l’héritage... — Domaniales, Approche du fleuve, D’Ici Là #6

Comme si cet extrait nous parlait au moment où l’on entre dans sa poésie. La "brièveté" dont il est question ici ne serait-elle pas celle de l’instant de silence entre ces phrases ? Ce moment de répit, cette respiration qu’il nous faut, ici, prendre, loin de l’asphyxie où les images que Rougier libère s’entrechoquent, espace de temps où s’imprégner de la multitudes des forces déversées par ces notions accolées ; comment lire tant de profusion ?

Du sceau ou de l’énigme pas un signe, une allusion, une figure, un chiffre, mais ce qui fut et que rien ne remplace, l’instant où il n’y a plus de sursis, où les comptes s’épuisent…

Ô ces heures où le passé abolit ce qu’on est revenu voir, le cœur de l’église, le tilleul sur la place, enchâssé dans un automne sans fin, le jardin brûlé par le soleil, la suie du pavillon, la mousse des sentes, le silence… C’est ta vérité, mais elle ne leur est guère fidèle, tout ce qu’ils brodèrent sur ce que tu es seul à connaître ne sert qu’à toi… Temps inaccompli, sauf en cette friche des feux que seul tu virais et qui, mordant, te soumet aux vraies soifs, sans miroitements, sans prophéties…

Cerrado, Le Zaporogue #9

Il y a bien quelque chose d’une énigme en ces textes, mais elle est non-dite, non chiffrée, elle serait plutôt donnée, à chacun de la recevoir selon son cœur – banalité que de dire ça mais c’est votre humble lecteur qui le dit, à partir d’un texte bien compliqué pour lui à approcher : qu’en diriez vous ? Il faut se laisser descendre par ces "sentes" de mots, qui nous sont si familières bien que jamais lues, poésie dont la musique nous parle comme l’écho des sabots d’un cheval sur une route pavé, un son sans âge, de mille ans ou de demain, peu importe sa rareté, pas de glas pour cette poésie, mais la connaissance de son onde sonore ; tentative d’accomplir ce qu’un Temps aurait manqué.

Le crépuscule effrange ses griffures essaimant en torches d’ombre, corrompant peu à peu le silence, le ciel incurvé, balayé par la sauvagerie, rabaissant les oliviers, couchant les cyprès, faisant virevolter les pétales : ni norme ni absolu, là où les écarts sont permis, où tout s’enchevêtre, se confond, distances, angles, volumes, en cette orée du monde parée de fauve et de safran, où le brouillard du coup renaît, où les traces s’effacent, le monde autour se cabrant, s’affaissant, vacillant en cette nappe d’obscur que le soir mue en or livide, limbes que la prémonition des rumeurs vient sceller...
 — Vent d’autan, Midis

Simplement lire, écouter ce dialogue permanent que le poète entretient avec la poésie, et bientôt le texte nous parlera, et nous parlerons au texte, ces adresses nous imprègnent, nous approchons d’un monde, volume poétique qui aurait échappé à l’imprimerie, non par manquement des uns ou des autres, l’histoire est ainsi que ces textes sortent aujourd’hui, c’est donc que c’est leur temps, il faut les apprécier ainsi, et les diffuser pour combler ce qui nous manquait de mots, d’impressions.

Que l’apprenti poète écoute, simplement, ce manifeste qui ne dit pas son nom, que l’apprenti prenne ce qu’il y a à prendre et pourquoi pas suive le viatique que ces mots offrent :

Inventer des rites, des codes, n’exiger qu’au gré de tes remous, déshabiter jusqu’aux humeurs du dernier feu, et ses murailles d’habitude, carnassier aux rares îlots, écrin d’aucune connue mouvance, lie des flux, désert aux inlassables chasses, aux pendus en partage, aplanis, rôdeurs soudoyés en ton centre... Puis ne parier du coup que sur l’improbable éclairage qui en plein jour te séparera de cette gangue, rire quel qu’en soit le prix, se dérober impérieusement, à leur insu apprendre les contrepoints, les glissades, les cadences froides, avancer des propositions masquées, introniser d’incommensurables distances
 — 4 août (Moret -sur Loing), Nubiles (’66 – ’78)

Voir aussi l’ironie, dans le passage suivant, de cet "histrion enseveli en terre faussement consacrée" ("histrion" sur le site Terre de femmes devenu "bouffon" dans une version revue), poète maudit par lui-même, qui n’écrit qu’isolé, reclus, heureusement pour nous accessible, comme le montre les liens à suivre que j’ai mis ici, et bientôt, je l’espère, d’autres à venir.

Tu vis d’aubes et de couchants, tu ne sais plus rien d’autre, parfois tu voudrais revenir. Ils t’ont presque effleuré sur ce trottoir futur, t’ont regardé comme ils te regardent tous, cherchant un autre par-delà ton ombre. Tu pourrais parler, effacer le temps. Mais dans quel but ? N’as-tu déjà ce que tu voulais ? Tu es Dieu, même hébétude, mêmes brefs rachats, même désespérance de ne pas être l’une de tes créatures, alors que tu te perds dans le scintillement et la ténèbre, bouffon enseveli en terre consacrée, feignant d’enfanter leurs trahisons et leurs murmures... — Samba de Chegada



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Tous les extraits, sauf mention, sont d’André Rougier. Son blog, Les confins.




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Mots-clés

André Rougier   lecture   René Char  
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