…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Jullien, Michel. Au bout des comédies.

mise en ligne : mercredi 22 juin 2011

Page 103.

Le déchargement du Terra Nova sur le sol antarctique prit des jours. Pour le seul entretien des amourskis, la pesée du séjour comptait : trente tonnes de paille compressée — du blé fauché vert puis compacté —, cinq tonnes de foin, six de tourteau, cinq de son, trois d’avoine, quatre de maïs. Construite sur une bande de détritus morainiques, l’écurie d’été, orientée au nord, contre le blizzard, tenait par des murs doublés, un toit de bois, un plancher isolé, couvert de paille. Du baraquement des hommes, le soir, s’échappait le son d’un gramophone. Éraillé à la source, il parcourait la cinquantaine de mètres séparant les deux abris préfabriqués, franchissait les planches, s’entendait parfois dans les box, plus que gommé, les grésillements en moins, les poneys absorbés, sourds, mâchant du foin aggloméré. Dehors, la colonie des chiens dormait à la longe.

Scott avant l’hivernage comptait lancer une première percée en direction du pôle Sud, en équipe réduite. Oates, lad, aidé d’Anton, premier palefrenier, désigna huit poneys dans la troupe, dès janvier. En plus de deux attelages de chiens, les petits chevaux aideraient au transport de plusieurs tonnes de vivres, de graisse, d’accessoires et de matériel lâchées de dépôt en dépôt, de jalons congelés signalés par un cairn, une perche au milieu renforcée de filins en acier galvanisé, des amers, des magasins intermédiaires abandonnés selon des calculs logistiques pointus, dix fois recomptés. Ainsi la tentative du pôle permettrait de partir "plus léger" l’année suivante. À la prochaine saison, à l’aller tout au moins, hommes, chiens, poneys, se reposeraient sur ces décharges essaimées, réserves stockées en fond de roulement, pesées au kilo près. Pour la marge d’erreur, inquantifiable, l’équation diététique prévoyait que le chien tôt ou tard consommerait du poney, que l’homme aussi, qu’un chien abattu pouvait en nourrir d’autres dans la meute, que l’homme se nourrirait de chien alors qu’un poney, on le sait, ne se sustente ni de chien ni d’homme.

Michel Jullien. Au bout des comédies. Verdier, 2011. (entretien)

Mots-clés

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