…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Bien dedans, par Camille Philibert

mise en ligne : vendredi 1er juillet 2011

Je vais crever. Il va me manger. Il a déjà dévoré certains de mes potes. Ceux qui ont eut la chance de ne pas composer son dîner se terrent dans les recoins de cette obscure grotte sans issue. Même toi, notre chef, l’imbécile qu’on n’aurait jamais dû suivre, tu te planques comme un rat. L’infortune est notre unique compagne, la certitude de finir en purée d’os notre désespérant avenir. D’habitude, c’est le clou de la vérité que je préfère pour enfoncer les portes ouvertes, mais cette nuit je suis prêt à tout renier pour ne pas finir déchiqueté par des dents géantes. M’en sortir. Je donnerai même ma langue pour un passage, une ouverture, un trou de souris, n’importe quel échappatoire qui nous mènerait à l’air libre. Je tremble. Tente de me chantonner intérieurement des berceuses de ma nourrice. Si au moins, ces mélodies pouvaient remplacer les ronflements orageux de l’ogre, les bêlements crispés de son troupeau. Moi qui avais choisi de te suivre à cause de ton éloquence, moi qui ne plie devant aucune loi car je ne suis pas un bêlant, prisonnier du néant, je regrette.

Tous autant que nous sommes, on va y passer. Maintenant je grelotte sur la paille, sans rien d’autre que mes os et ma chair, comme les huit autres copains. Après tout ce qu’on a vaincu, se retrouver réduit à finir en bouillie. On était près du double quand on est entré par la grande porte. Malgré ta réputation d’homme habile, tu t’es foutu le doigt dans l’œil sur ce coup et tu nous as planté. Ce lieu étouffant comme une jarre bouchée va-t-il devenir notre caveau ? La mer bouge-t-elle en ce moment, est-elle facilement navigable, est-ce qu’elle moutonne ? Reverras-tu ton île et moi le bleu du ciel ? Une épaisse torpeur nous imprègne. On se recroqueville loin des débris poisseux d’os et de tendons. Franchir l’entrée désormais bouchée par un rocher massif, faut même pas y songer. Malgré tout, une petite lueur s’allume dans mon cerveau pétrifié, un espoir minuscule, mais quand même, celui que tu trouves la possibilité de nous sortir de cette impasse. Si tu pouvais te concentrer, dégotter une idée qui ne soit pas un coup de lance dans l’eau… Regard opaque, épaules voûtées, t’as l’air nase. Affalé sur son pieu, aussi saoul que repus, l’ogre ronfle mais on entend ta voix murmurant – Revenons à nos moutons, il n’y a que ce monstre qui peut déplacer le rocher. Tous debout et action, on va prendre ce tronc d’arbre, tailler l’extrémité, la durcir dans le brasier. Sans faire de bruit. – Oh, la ferme, tu nous as bien mis dedans, on n’est pas des moutons, je réplique. Ton brusque regain d’énergie me cloue le bec – Regarde la poutre que tu as dans l’œil au lieu de compter la paille qui pique les miens. Allez les gars, on va mettre ce monstre hors d’état de nous nuire, mais pas de dégager la voie. N’oubliez pas : pour prendre le large, faut viser loin.

On le crève. Son œil unique. Oui ça, c’est vrai. Ou suis-je piégé dans un rêve qui ignore le réveil. Dans son immense paupière close, à travers sa gigantesque cornée et son iris violette, souffles courts, de toutes nos forces chancelantes, d’abord on vise. Le pieu, on l’enfonce jusqu’à la garde. Ploc, ça fait ploc, comme une outre qui fuirait. Il hurle. Une matière trouble, écumante, gélatineuse comme de la morve s’échappe entre ses cils. On a crevé son œil, ploc. Sur ses pieds il bondit en poussant des cris de bêtes sacrifiées, le sol tremble. Une pluie de malédictions et de miasmes s’abat sur nous. À l’aube, après nous avoir traqué sans résultat, l’ogre gémissant pousse le rocher. Si vive est la lumière qui pénètre et envahit tout l’espace jusqu’à mon recoin, que je n’arrive pas à jeter un regard dehors. La clarté inespérée nous aveugle. Pas envie de m’étendre sur la façon dont on a berné le monstre pour s’extirper de ce bourbier. Pire que de ramper dans la merde, mais on est passé. Quand on a embarqué, un vent piquant a agité les vagues, ploc, elles se sont creusées, plus rondes, bouillonnantes. Des blanches comme ça, jamais j’en avais vu.

 

 
 

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Vous venez de lire un texte de Camille Philibert, huit-cent-septiste aguerrie qui possède un blog au nom magnifique : la pelle est au tractopelle ce qu’est la camomille à camille, où vous pourrez lire ma contribution.

C’était aujourd’hui 1er juillet 2011 les Vases Communicants, liste des échanges à retrouver sur le Rendez-vous des Vases.

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