…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Onze

mise en ligne : mercredi 6 juillet 2011

5 juillet 2011

C’est une mélancolie, une mélancolie de l’intime, de celles qui ne se disent pas, une de cette race de mélancolies partagées et tues, tues parce que partagées, partagées parce que prises en des silences communs aux seuils de regards fuyants. Alors les poètes se réunissent autour ce bol sombre, pour en extraire des vers. Ils se parlent en quelques non-dits mal formulés, filaments inachevés qui pendent à leurs lèvres sans se toucher, de ces inachèvements qui font bien souvent l’ironie d’une vie, accumulés en une grande tresse qui les enserre, de ces détours dont il n’est jamais raisonnable de parler, de ces égarements qu’ils nomment eux-mêmes ainsi par amour de se perdre, de ce qu’ils ne disent pas à d’autres poètes, non, le poète les confie, en d’autres mots que ceux qu’ils donneraient aux siens ou à lui-même, à ceux que les rimes rendent sourds, que les images aveuglent, ceux-là qu’en fait le poète ne connait même pas, ceux qui, n’ayant pas écrits leurs mots, envoient toujours leurs paroles trop légères pour le peu d’air qui les sépare, eux et le poète, le poète qu’à vrai dire ils ne reconnaissent pas dans le brouillage atmosphérique qui lui tient lieu de corps, eux contre qui se heurtent par trop souvent tous ces poètes autour de ce bol de spleen qui soufflent donc leurs silences en arrière de leurs pensées, les yeux dans les yeux ils se tournent le dos et se trouvent face à face encore une fois autour du bol sombre, rien à faire, tout est là et si nous regardons mieux autour de ce bol, le poète ne regarde pas la mélancolie, il la boit sans les yeux et de ses yeux ne voit que cette poétesse au suffixe de déesse qui elle-même n’est pas sans boire la même mélancolie, la rejetant hors d’elle par les yeux dans le regard du poète, qui à son tour ne cesse de ne pas la quitter des yeux, ils partagent cette commune brume d’encre lourde dans l’air entre eux – entre eux il n’y a plus qu’eux, les autres ont rejoint chacun celle qu’ils veulent appeler muse, peine, amante ou phrase – à vouloir s’en saisir le poète a détruit le corps de la poétesse qui se dilue en nuage, elle est maintenant, en personne, la phrase même qu’elle fut toujours, celle après laquelle toujours courir comme l’horizon qui déroule, boiteuse tel l’alexandrin d’onze pieds, c’est à dire bien, l’échappée peut alors survenir, annoncer sa fin précoce, ravaler tout ce noir et le poète se retrouve seul comme il l’est toujours, le sera toujours, les quelques mots en main pour couvrir le vide.

Mots-clés

écrire   corps   distance   rêve   lire  
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