…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

Rendez-vous sur la place

mise en ligne : lundi 3 octobre 2011

C’est une place de ville au sol de vieux pavés, ombragée de marronniers centenaires. C’est le milieu de l’été, bientôt la fin à vrai dire et les marronniers sont malades, leurs feuilles commencent déjà à se cloquer : la mineuse veut devenir papillon et son espèce tuera l’arbre, c’est ainsi, et les feuilles malades tomberont bien avant les saines.

Cette place est aussi une terrasse royale, offrant le meilleur point de vue sur le fleuve de toute la longue rive châtelée, orgueil de la région. Place ouverte sur, tout de suite en contrebas, la ville médiévale qui donne sur la ville renaissance et, plus loin, la ville classique, enfin la banlieue moderne devant les bidonvilles de demain dont les toits de tôles et de bâches commencent, à cette heure, à briller, angle idéal pour les reflets du couchant, les rayons rebondissants viennent gêner, faire cligner des yeux, le touriste venu prendre la photo depuis le milieu de la place, à côté de la longue-vue payante et près du plan d’orientation erroné en cuivre embouti, qui représente une vue vieille de plusieurs siècles, avant les Rois, peut-être même avant le fleuve.

Cette place est aussi nef. Nef seule, sans transept qui bloquerait son élan vers un chœur de toute façon, ici, absent, puisque tout s’ouvre directement sur le ciel. Un ciel sans représentation, un ciel de masses d’air en permanent combat, strates qui s’épaississent, se hissent par palier, altières, et grossissent avant d’éclater et de se répandre en un cri humide, pétillant et silencieux.

Tout autour de la place, la promenade plantée (cerisiers, lilas, lys, magnolias, spirées et autres buissons denses, parterres de myosotis, de pensées et de soupirs) bruisse d’ailes d’oiseaux qui restent invisibles au marcheur. Des escaliers régulièrement espacés permettent de se rendre d’un étage de la promenade (et donc de la place) à un autre. Sur les autres étages aussi, des escaliers ouvrent, et ainsi de suite, les degrés montent, montent, et c’est une joie, un transport rare, que de les emprunter sans fin.

Au milieu de la place, en son centre exact, l’habituelle colonne qu’on s’attend à trouver en pareil lieu, soutenant, de son exagérée hauteur, un héros de guerre bien trop élevé pour qu’on puisse le reconnaître autrement que par ses fesses et seuls quelques pigeons se risquent à battre des ailes près de son visage conchié, est, de haut en bas, constituée de marbre, de bronze, de schiste, de terre cuite, de sable et, tout en bas, d’un espoir, fragile, qui essaie de retenir le tout : un avis de souffle de vent renverserait la colonne si elle n’était solidement fixée par quelques cordages à des bateaux environnants : péniches, ferrys, un cuirassé démilitarisé, trois chalutiers sans filet, une barque solaire.

Cette place est aussi couverte, des piliers de chêne, des poutres de pin sylvestre forment la toiture, chevrons sculptés et peints, à la manière orientale, dont les motifs nous échappent, de par leur hauteur, même leurs couleurs sont indéfinissables, seuls les sons qui en viennent sont clairs et sans ambiguité : grincements et craquements (comme ceux de l’oiseau pris au piège depuis trop longtemps quand le braconnier est mort) amplifiés par la grandeur de l’édifice qui les rend plus terrifiants que le tonnerre (un peu comme le bruit que ferait la Lune si elle s’écrasait sur la Terre).

Sous la place : des tunnels, conduits d’aération, tuyauteries, égouts mais surtout tunnels, pour visiter, quelque fois en rampant, les dessous (historiques) de cette place, les souvenirs de batailles qui donnèrent là leur chant, les souvenirs de marches qui montèrent là à l’assaut d’un Palais, les souvenirs de corps étendus là dans l’attente (de la vie ou de la mort), les souvenirs si effacés, oubliés, estompés, qu’on a peine à saisir cette fumée fragile.

Enfin, loin au-dessus de la place, le regard des quelques hommes et femmes rassemblés là jadis flotte encore ; il est possible, en passant sur la place, et levant les yeux, ou les baissant au sol, de croiser ce regard effacé par le temps, cela vaut, dit-on, la peine d’essayer, si l’on a soi-même des yeux ou, à défaut, un cœur.

*


Ce texte a été publié dans le cadre des Vases Communicants le 6 mars 2011 sur le Blog GlobalLitterature avant que celui ne disparaisse, remplacé par GlobalLitteratur. L’échange avait lieu ce jour là avec Carine Perals-Pujol, vous pouvez lire son texte ici.

Mots-clés

vase communicant   rêve   fiction   ville  

1 Message

Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi