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Petite Poucette

mise en ligne : lundi 12 septembre 2011

Paradoxes et bizarreries que j’ai relevé dans l’entretien de Michel Serres avec Pascale Nivelle, lu sur Libé-Écrans, au bord de la fenêtre sur rue que j’ai aujourd’hui (6/9/11).

« Soyons indulgents avec eux » — Ils ont tout (la santé, la non-guerre, le vocabulaire, l’accès à la connaissance…)

14 occurrences de "tout".

« Petite Poucette a des amis musulmans, sud-américains, chinois, elle les fréquente en classe et sur Facebook, chez elle, partout dans le vaste monde. Pendant combien de temps lui fera-t-on encore chanter qu’un sang impur abreuve nos sillons » — Là je ne comprends pas que Michel Serres fasse comme s’il n’avait compris le sens ironique des paroles, écrites à un moment où le "sang impur" est celui des non-nobles prêts à mourir pour la liberté, puisque les nobles ont le sang "bleu" et pur, et le pouvoir et les armes (qu’"aux citoyens" la chanson appelle qu’elles passent) ; rien à voir avec une quelconque impureté de race qu’il sous-entend dans son propos…

Un futur simple : « Il est vrai que ces systèmes ont engendré 150 millions de morts, entre le communisme, la Shoah et la bombe atomique, chose que Petite Poucette ne connaîtra pas ». (C’est moi qui souligne.)

Autre façon de critiquer la phrase précédemment citée : la croyance que ce sont différents systèmes (je comprends que le nombre de "1000" est une exagération volontaire, une ironie triste, tout en m’interrogeant sur cette ironie) qui ont engendré 150 millions de morts au XXé siècle.

Peut-on prétendre à la fois se cantonner à la France, ou aux pays occidentaux qui lui ressemblent, et parler "de communauté humaine" sans rien dire de l’industrialisation mondiale qui détruit les forêts, leurs habitants, des régions entières, pollue, tue… ? Quand M.S. mentionne les déchets produits dans le monde entier sans parler du mode de production de ce monde entier, en disant que "c’est pourtant le grand défi de l’Occident, s’adapter au monde qu’il a créé" — cela me paraît assez odieux vis à vis des exploités de ce monde : classes prolétaires des pays-usines, zones franches, off-shore, bien souvent sans (ou avec peu d’) organisations politiques et syndicales, et leurs homologues chez nous (eh bien, nous en fait) délaissés par les gouvernements réformateurs qui bradent l’État aux marchés financiers. M.S. dit donc : s’adapter, ne pas se révolter.

Ce vocabulaire qui me fait pincer le nez : "défi", "s’adapter", la personnalisation d’un "Occident" comme d’autres personnalisent l’Europe pour ne pas parler des institutions bien réelles et non-démocratiques…

Je crois comprendre que, d’une certaine manière, Petite Poucette l’a bien mérité puisque, ayant le droit de vote, elle fait la société et la société ne la corrompt pas : et comment le pourrait-elle, en effet, la société, puisque Petite Poucette a tout ? Mais soyons indulgent (retour du paradoxe — et je n’ai rien contre les paradoxes, qui font partie de l’histoire de la philosophie et des sciences).

Ceci encore : "Savez-vous que la communauté humaine, aujourd’hui, produit autant de déchets que la Terre émet de sédiments par érosion naturelle. C’est vertigineux, non ? Je suis étonné que les philosophes d’aujourd’hui, surtout préoccupés par l’actualité et la politique, ne s’intéressent pas à ce bilan global." — Je ne sais pas de qui il parle, le sait-il ? Ce dont il parle n’est donc pas politique ? La politique n’est pas politique, autre paradoxe présent dans cet entretien ?

*

Peut-être que Michel Serres a voulu jouer en créant discrètement un paradoxe comme la philosophie et les sciences aiment à en créer parfois, et qui parcourent l’histoire de la pensée depuis l’Antiquité (le paradoxe d’Achille et de la tortue par exemple à propos duquel je dirais peut-être un mot ailleurs dans ce site, un jour). Et ce paradoxe serait : "Petite Poucette a toute la connaissance et l’avenir pour elle, je demande donc l’indulgence pour elle", autrement dit : le savoir comme responsabilité énorme qui libère la créativité, qui est en même temps le danger de cette liberté.

Quelque chose comme ça, et présenté de manière astucieuse, sans avoir l’air de le dire — Serres ne dit pas que c’est un paradoxe, il énonce simplement une suite d’arguments.

Ou je me trompe et alors c’est un cynique involontaire qui ne s’est pas relu.

Ou pas involontaire du tout.

Ou il perd la tête.

Ou je perds la tête.

*

Bref. J’essaie de ne plus y penser, je ne sais pas si Michel Serres, au beau nom de palindrome, a servi ici, en le voulant ou ne le voulant pas, un bel exemple de doublepensée. Je hausse les épaules, je me dis que c’est un article parmi des milliers d’autres qui sont publiés chaque jour et que tout le monde et personne ne lit, je regarde par la fenêtre, il pleut, mais je crois qu’il ne pleut pas.

*

 



Cliquez ici pour afficher ci-dessous l'article dont il est question, publié dans Libé le 3 septembre 2011.

Mots-clés

politique   Michel Serres   paradoxe   lire   philosophie   eau  
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