…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Adresse

mise en ligne : mercredi 30 novembre 2011

21 novembre 2011

Dans le cadre de mon activité pro, j’émets des devis, des factures, sur lesquelles figurent des adresses.

Aujourd’hui une adresse, connue, chère, l’enfance qui remonte, la maison de grands-parents disparus, souvenirs de plus de vingt ans, bientôt trente — mais jusque là, s’ils venaient, c’était sans plus d’émotion car la mémoire difficile, ils ne revenaient pas sans nourriture qui les appelle.

J’ouvre alors Google Street View… Et là… je retrouve la rue, l’immeuble, je reconnais les pelouses, les arbres, le parking où mes parents se garaient, l’allée qui mène à la porte d’entrée et, à l’étage, la fenêtre de la cuisine, celle de la salle-de-bain. Tout revient, alors, par cet outil, par ces photos © Google, prises par neuf objectifs perchés sur le toit d’une voiture noire, photos assemblées de manière à, au moment rendu, donner une sensation de réalisme, avec ce point de vue comme si on y était et la caméra qu’on peut faire tourner à la souris comme la tête tourne.

Tout revient et aussi les fausses impressions. Souvenir d’un quartier très peuplé, beaucoup d’immeubles, une densité de constructions… En réalité une seule route sinueuse, bordée de pavillons épars, qui contourne un parc arboré. Il n’y a que deux barres d’immeubles qu’on suppose HLM, de trois étages, qui me donnaient ce souvenir de ville haute, peuplée, animée. Même devant les images, le plan du quartier, l’impression persiste, donnée par la route en boucle, que les pavillons sont situés comme les uns derrières les autres, comme un damier d’immeubles New-Yorkais, là où il n’y a que des arbres et quelques maisons.

(L’expression longue rue me vient, mais il me faudrait décrire précisément le quartier et la sensation, à y entrer, que ça n’en finissait pas de tourner avec tous ces immeubles, ces parkings, ces voitures sous les arbres, devant les pelouses…)

La ville, bien sûr, dans l’Essonne, est bien là, tout autour, cette commune là, et les voisines, et leurs boulevards, et le murmure des moteurs, à travers les arbres, les sirènes des pompiers, les klaxons, les avions, bas, peut-être aussi.

Je refais, dans Street View, au clavier, la route dans le sens du retour, me souvenant de tel carrefour, telle rue étroite, tel mur de pierre, tel magasin. Est-ce que je voyage dans ma mémoire ou dans Google ? À qui appartiennent ces images ? Comment Google a-t-il pu photographier, rue après rue, ce qui, à voir les photos (à les voir seulement), est dans ma tête ?

Ce Monoprix, que je comprends être minuscule, contrairement à mon souvenir, souvenir qui remonte au même instant, puissant car chargé des émotions d’enfance, plus fortes quand tout est neuf, quand tout s’inscrit dans l’importance vitale d’un apprentissage du monde, sur l’échelle logarithmique des émotions — comment cela pouvait-il être là, stocké en moi, et comment cela peut-il si vite et précisément, revenir à simplement voir l’image de ce Monoprix ?, le photomaton, un escalier, l’attente au rayon jouet, au rayon vêtements, assis par terre au pied des vestes, l’odeur du tissu…

Je m’engage sur l’A86 — mais à l’époque, il n’y avait pas l’A86, je ne retrouve plus le chemin. Cette route, que fait-elle devant mes yeux ? Ma mémoire est piratée.

L’adresse exacte est un pavillon de banlieue, quatre appartements, un étage, pas d’ascenseur, banal, au fond de la photo, ainsi lointain car une grande pelouse le sépare de la rue, du point de vue, de Google, de moi.

Mots-clés

ville   google   écrire le souvenir  
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